Carnet de voyage: Argentine


Carnet de voyage: Argentine

 Après les derniers voyages au Liban et en Chine, j’arrive à Buenos Aires pour continuer les échanges sur les valeurs et les enjeux universels. L’intensité de l’Argentine, ses défis, son immensité et sa culture, ancrés dans l’histoire latino-américaine, donnent à ce voyage un relief particulier et de belles promesses. Je suis accompagné par Florence Pinot de Villechenon, universitaire franco-argentine et directrice du Centre de Recherche sur l’Amérique Latine (CERAL)

 

« L’avenir se construit dans la vérité de la terre, pas dans les nuages »

 

Mon parcours démarre dans le centre de Buenos Aires par une rencontre avec l’ambassadeur Archibaldo Lanus, grande figure de la diplomatie argentine, spécialiste reconnu dans le domaine des relations internationales et auteur de nombreux ouvrages sur la géopolitique. Notre conversation s’oriente rapidement vers l’écart grandissant entre, d’une part, ce qu’il appelle la « superstructure financière et technocratique » et d’autre part les territoires et tous ceux qui y vivent. Le diplomate dénonce l’influence grandissante d’une puissance désincarnée dont les règles et les codes s’imposent aux nations. Selon lui, à l’intérêt des pays et à leurs politiques nationales, semblent se substituer des logiques internationales, vides de sens mais indexées sur des ratios financiers et des performances économiques. Archibaldo Lanus compare cette superstructure à un « nuage », signifiant ainsi son évanescence, sa désincarnation et la confusion qu’elle génère vis à vis de ceux dont la responsabilité est de construire l’avenir. Or, l’universalité s’inscrit d’abord dans la vérité de la terre, dans la singularité des cultures et de ce qu’elles peuvent apporter. « Nous devons nationaliser les cultures nationales » propose l’ambassadeur qui s’inquiète légitimement de la standardisation du monde.

 

J’enchaine avec une visite du CCK, le nouveau centre culturel de Buenos Aires, installé dans les locaux de l’ancienne poste. L’accès est gratuit, y compris à toutes les expositions et concerts qui y sont organisés. C’est un succès populaire qui témoigne de l’intérêt des argentins pour la culture. Je profite d’un concert de musique argentine pour parachever mon immersion culturelle.

 

Dimanche matin, j’ai rendez-vous avec Hernán Lombardi, actuel Secrétaire d’Etat à la Culture dans le Gouvernement de Mauricio Macri. Nous nous retrouvons dans une brasserie dans le quartier résidentiel de Palermo, en lisière d’un parc où défilent les joggeurs. D’emblée, il pointe ce qu’il considère comme les trois enjeux universels majeurs de notre époque : l’environnement, la pauvreté et la culture. Il constate également que les gens sont « moins heureux » et qu’il est urgent de nous interroger sur les causes et les conséquences de cette tendance. « Notre devoir, souligne le Secrétaire d’Etat, est de créer des mécanismes pour promouvoir les identités mais en les éloignant de tout chauvinisme, populisme ou nationalisme ». De ce point de vue, souligne-t-il, la culture argentine, et plus largement latino-américaine, reste forte et encore éloignée des influences extérieures. Le ministre qui a également occupé des fonctions politiques dans la capitale craint ce qu’il appelle les « villes Disneyland » reléguant les populations en périphéries dans des conditions de vie difficiles, contraints à de longs trajets, avec un impact environnemental de plus en plus significatif. Nous évoquons la prochaine organisation d’une Exposition internationale en 2023 à Buenos Aires dont il est l’initiateur, mais aussi les enjeux touristiques dont il est convaincu qu’ils seront déterminants pour véhiculer des valeurs universelles. Nous partageons cette idée que la qualité de l’expérience vécue deviendra essentielle dans l’attractivité culturelle et touristique des pays. « Les technologies auront un impact majeur, elles doivent exalter la culture plutôt que de la détruire »

 

« Les leaders de demain doivent porter des valeurs » 

Après un détour à la Fondation Victoria Ocampo, propriété de l’UNESCO et haut lieu de la vie intellectuelle et littéraire dans l’Argentine de la première moitié du XXème siècle -et après une rencontre avec son vice-Président, Roberto Malkassian -, je reprends mon programme du lundi à la rencontre de deux prestigieuses universités argentines : L’Institut technologique de Buenos Aires (ITBA) et l’Université catholique San Salvador (USAL). Le Recteur de l’ITBA réagit très directement sur les enjeux d’éducation au regard des valeurs universelles. Il s’inquiète de l’évolution vers une logique utilitariste qui prend le pas sur une approche créative et sur la dimension humaine ; il s’interroge sur le devenir d’un système de formation qui peine à se réformer pour relever les défis contemporains. « Notre mission est de former des leaders et pour cela nous avons besoin qu’ils s’imprègnent de valeurs, qu’ils se forgent un esprit critique et qu’ils soient en mesure de conceptualiser leurs approches, rappelle le Recteur ; c’est à ce prix que l’innovation sera une voie vers le progrès et que nous pourrons parler d’universalité ».

 

 

Je poursuis cet échange à l’USAL. Une rencontre est organisée avec plusieurs étudiantes de 5ème année dont la plupart ont bénéficié d’un parcours international. Elles sont originaires des différentes régions d’Argentine, de la province de Buenos Aires comme de celle d’Ushuaia. A la question que je leur pose sur les valeurs et enjeux universels, les réponses sont plutôt convergentes. La pauvreté, l’éducation, l’environnement et la place des femmes apparaissent comme les enjeux majeurs de leur génération. Elles insistent sur le besoin d’éthique ; elles s’inquiètent d’une forme de résignation et du risque d’une dilution de l’esprit critique dans l’environnement numérique. Je suis néanmoins surpris par le décalage entre, d’un côté, leur enthousiasme et de l’autre, leur regard pessimiste sur l’évolution du monde ; mais, quand je les interroge sur les raisons d’espérer, elles citent la famille et la culture comme les valeurs socles de la société. Notre échange s’oriente vers l’engagement dans la société. Bien que très réticentes sur l’efficacité et la pertinence de l’engagement politique, elles évoquent différentes formes d’engagement possibles pour défendre des causes concrètes auxquelles elles sont les plus sensibles.

  

« Il nous faut adapter les périmètres de gouvernance et d’action à celui des problèmes à résoudre » 

La journée continue dans d’autres quartiers de Buenos Aires ; j’ai prévu deux réunions avec des think tank spécialisés dans l’action publique : le RAP (Red de Accion Politica) et le CIPPEC (Centro de Implementacion de Politicas publics para la Equidad y el Crecimiento). L’objectif de nos entretiens est d’évaluer l’efficacité de l’action publique face aux nouveaux enjeux. Paula Montoya, Directrice générale du RAP insiste sur l’urgence - et les difficultés, ajoute-t-elle - de positionner les politiques publiques sur le long terme pour qu’elles se saisissent pleinement des enjeux universels. Selon Paula Montoya, les principaux enjeux relèvent des équilibres économiques et de l’éducation. « Mais, souligne-t-elle, l’instabilité monétaire nous ramène en permanence à des préoccupations de court terme (…) Nous vivons les yeux rivés sur le cours du dollar ». C’est également le constat de Julia Pomares, Directrice exécutive du CIPPEC et diplômée de la London School of Economics, pour laquelle, la plupart de nos préoccupations régionales et nationales relèvent d’abord d’enjeux mondiaux ; « il nous faut adapter les périmètres de gouvernance et d’action à celui des problèmes à résoudre » insiste-t-elle. A la question sur les enjeux prioritaires et universels vers lesquels nous devons agir, elle cite trois niveaux d’intervention : la capacité à anticiper et à développer de nouveaux modèles ; l’évolution du travail ; la gouvernance globale. Nous partageons également nos regards sur la question sensible de l’avenir du modèle métropolitain dont nous constatons qu’il mène à des impasses à la fois économique, sociale et environnementale. Le CIPPEC étudie ces évolutions dans plusieurs pays d’Amérique latine ; nous convenons de comparer nos travaux. La journée s’achève par une rencontre avec Andrés Borthagaray, urbaniste, directeur de l’Institut pour la ville en mouvement et initiateur de nombreuses réflexions sur les équilibres territoriaux.

 

« La confiance, valeur universelle » 

Le mardi 1er octobre démarre par un débat avec des entrepreneurs dans le domaine des technologies. Au-delà de leur activité principale, beaucoup d’entre eux sont investis dans des actions de solidarité auprès des publics défavorisés pour faciliter l’accès au numérique. « Nous avons le devoir de rendre l’internet accessible à tous, c’est une condition indispensable au développement universel » rappelle Nicolas Vidal de Global Task. « En parallèle, nous devons redonner confiance à ces populations en difficulté et les convaincre qu’ils peuvent aussi faire preuve d’ambitions » renchérit Sebastien Yanni de Soyculto. Cette approche est fondamentale. La restauration de la confiance en soi de la part de nombreuses populations lourdement impactées par les crises et les tensions du monde, sera sans doute une des priorités des années à venir. Puis je visite le CMD, un espace dédié aux arts créatifs qui accueille – sans conditions de diplômes, ni de qualifications – des personnes désireuses d’apprendre, de créer et d’innover. L’idée est très intéressante car la formation à l’artisanat est un point d’entrée très adapté à des populations faiblement qualifiées ; elles prolongent leur formation dans le design ou les technologies 3D et peuvent, à l’issue du parcours, créer leurs propres entreprises. Une façon efficace de donner du sens à l’innovation en partant d’une expérience artisanale plutôt que d’un niveau de qualification technologique ou intellectuel.

 

 

« Nos prises de position et nos décisions sont de plus en plus influencées à la fois par les algorithmes et par les émotions »

Le temps de traverser Buenos Aires et, autre quartier, autre rencontre, je fais la connaissance de Geraldo della Paolera, économiste et directeur exécutif de la Fondation Bunge y Born. Nous partageons plusieurs constats sur les tensions actuelles économiques et géopolitiques mais aussi sur la pertinence et l’urgence d’une recentrage sur les enjeux universels. Son analyse de la mondialisation est sévère. « La priorité est de relancer l’enseignement des ‘humanités’ pour développer l’esprit critique (…) Nos prises de position et nos décisions sont de plus en plus influencées à la fois par les algorithmes et par les émotions ». Selon l’économiste, le monde est aujourd’hui tiraillé entre deux tensions : l’attachement culturel et la société liquide, or, rappelle Geraldo della Paolera « nous ne pouvons pas isoler un pays de son territoire ». Sous la pression des technologies et de la finance, l’économiste dénonce une société dont l’utilitarisme et la performance deviennent les valeurs cardinales ; cette évolution est une menace pour la démocratie car elle échappe au discernement des peuples souligne-t-il. Son analyse est décapante mais elle illustre bien la fin de cycle que nous vivons.

 

 

« La dictature de l’immédiateté stimule constamment l’effet de standardisation »

Je prolonge cet échange à la Fondation OSDE où je retrouve un groupe de politologues et de sociologues franco-argentins qui travaillent sur ces questions. Ils partagent la même préoccupation sur la fragilisation de la démocratie. Selon eux, la principale cause de cette vulnérabilité nouvelle réside dans l’accroissement des inégalités sociales ; elles stimulent des mouvements populistes et radicaux et par corollaire une montée de nouvelles formes d’autoritarisme de la part des Etats. « L’enjeu central réside dans l’atténuation des inégalités, or la société telle qu’elle évolue rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres » rappellent-ils. Nous partageons l’idée que cette tendance trouve en partie sa source dans les dynamiques de métropolisation et de financiarisation. Nos sociétés s’artificialisent. Comme l’évoquait Geraldo della Paolera, l’assèchement des territoires prive la plupart des êtres humains de ce que la diversité géographique peut leur apporter en termes d’équilibre et de projet. « Le monde a perdu ses nuances » souligne très pertinemment le politologue Nuncio Annunziata ; la dictature de l’immédiateté stimule constamment l’effet de standardisation relevé par la plupart des personnes que nous avons rencontrés. Puis nous évoquons l’évolution des comportements des peuples face aux grandes mutations que nous traversons.

 

« Nous vivons une séquence de sidération »

Je pose la question d’un risque de résignation face à l’ampleur des défis à relever et à la complexité du monde. Pour le sociologue Gabriel Nardacchione, « nous vivons plutôt une séquence de sidération » qui paralyse l’action des gouvernants sur le long terme. Alors même que nous devrions mettre en perspective les enjeux universels afin d’engager des solutions durables, nous restons figés dans des postures hésitantes, prudentes et conservatrices. Pour sociologue il est urgent d’inscrire les enjeux d’avenir dans une programmation afin de réconcilier les contingences de court terme et les projets de long terme.

Le déplacement se termine par une rencontre avec la presse. Je leur explique que la démarche que nous menons est encore tâtonnante ; elle prend sa source dans les frottements qui naissent de la fin d’un cycle et de l’émergence d’un nouveau paradigme mondial. Or, beaucoup de nos contemporains sont tiraillés entre un passé qui les rassure et un avenir qui les inquiète. Ces doutes sont d’autant plus légitimes que les crises, les tensions ou les excès que nous connaissons viennent en permanence accroitre leurs inquiétudes. Notre initiative s’inscrit dans cette phase de transition pour tenter de la comprendre, de poser quelques principes universels et de proposer des idées en mesure de transformer l’innovation en progrès durable et univ

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