Cycle d'entretiens sur la fraternité : Au-delà des besoins de chacun


Cycle d'entretiens sur la fraternité : Au-delà des besoins de chacun

 

« La fécondité plutôt que le succès » ou l’idée que la politique dépasse la rationalisation des besoins humains. C’est dans ces termes que le Pape François - dans son encyclique Fratelli Tutti -   appelle les acteurs politiques à revisiter leur engagement. Quelle révolution ! Dans un univers où les métaphores de performance prévalent largement sur celles appelant à la fraternité, son appel à « faire germer les semences » bouleverse. N’est-ce pas une des routes vers l’Utopie telle que Thomas More y décrivait les conditions d’une communauté en harmonie ? Mais aussi un regard critique sur un monde emporté par l’immédiateté dont le Pape rappelle qu’il incombe aux responsables politiques d’en corriger les dérives et d’envisager le long terme. L’encyclique sur la fraternité est d’abord un acte de confiance, autrement dit de foi.

Quand le Pape aborde le sujet politique à l’aune d’une encyclique sur la fraternité, il mise avant tout sur l’Homme. Vivant pour aimer. Inconditionnellement. Et il nous rappelle fort opportunément qu’il n’y a pas de fraternité possible sans ancrage dans une vérité qui dépasse l’une et l’autre partie. Comment ne pas avoir peur de l’altérité si elle est mue par l’intérêt particulier, fut-il habillé des atours d’une vérité ? Ce contexte posé, la fraternité peut alors faire son œuvre au service de la meilleure politique. Encore faut-il que l’autorité politique n’exerce ni l’art de la négociation en vue du consensus - simple point d’équilibre entre les intérêts de chacun – mais l’art de la convergence - ligne d’horizon vers le bien commun. Et pour ce faire, l’autorité doit vivre et inviter à vivre la subsidiarité et l’amitié sociale. Deux repères fondamentaux sur lesquels le Pape attire notre attention.

L’amitié sociale - dont il appelle les politiques à se faire les promoteurs - pourrait presque se résumer en un mot : le respect de la dignité. Avec sa pierre de touche, le soin du « pauvre ». Le soin de toutes les pauvretés contemporaines devrait – selon lui - être le point focal de l’action publique. « Que les pauvres (soient) découverts dans leur immense dignité, respectés dans leur mode de vie et leur culture, et par conséquent vraiment intégrés dans la société ». Car le soin du plus fragile est bien le marqueur de notre ultime intention : le bien commun ou mes intérêts. Ainsi, le Pape ouvre la réflexion sur l’ensemble des fragilités, mains tendues au meilleur de l’Homme : la standardisation, en ce qu’elle réduit les cultures et prive de nombreuses populations de leurs ressources ; le primat technologique, dans ce qu’il devient une fin plus qu’un moyen, vecteur d’addictions  et de désocialisation ; le libéralisme ou le populisme - l’un comme l’autre, faussement naïfs - en ce qu’ils tirent la mondialisation vers des formes discriminantes, voire caricaturales de ce que sont les échanges ; l’économie elle-même, dont l’orientation semble davantage portée à la satisfaction des aspirations superficielles des uns qu’à assurer les besoins essentiels des autres. Pour que ces fragilités soient autant d’opportunité d’amitié sociale, le politique a une responsabilité majeure : « on ne peut pas justifier une économie sans politique » dénonce le Pape François, appelant à davantage de « politique ». Avec comme priorités l’éducation et la culture, espaces d’épanouissement des dispositions nécessaires à chacun  et à tous « pour que chaque être humain puisse être artisan de son destin » et acteur de « l’amitié sociale ».

 

La subsidiarité est l’autre repère. Complémentaire. Consubstantielle d’une véritable politique, elle est un point de départ autant qu’une dynamique de progrès. Elle est d’abord un principe en ce qu’elle met l’Homme au cœur de toute action - tout homme et tout l’homme comme le rappelait Benoît XVI dans une précédente encyclique - ; puis un mouvement, en ce qu’elle permet de développer un projet politique sans dénaturer, ni les talents, ni les cultures, ni les territoires. Elle est indispensable à l’émergence et à la fécondité de ce que le Pape appelle les « poètes sociaux », indispensables à une vie sociale hautement créative, mais qui ne donnent tout leur potentiel que soutenus par une plus grande charité, la « charité politique ».  C’est dans ce sens que le Pape relie étroitement ‘pacte social’ et ‘pacte culturel’. On pourrait ajouter ‘pacte politique’. En nommant les hommes ‘artisans’ et ‘poètes’, il relève l’importance des microprocessus sociaux de fraternité entre les Hommes. Mais ces microprocessus doivent être complétés – dans la subsidiarité - par des « macro-relations sociales, économiques et politiques ». « Chacun n’est pleinement une personne qu’en appartenant à un peuple, et en même temps, il n’y a pas de vrai peuple sans le respect du visage de chaque personne ». Sans cette dimension de « charité », la politique se réduit à un « pragmatisme sans âme ». Au risque de subir les circonstances. Au risque surtout d’engendrer des tyrannies. Nous en traversons une illustration éloquente avec la gestion de la crise sanitaire : dans un monde dont le pragmatisme et l’individualisme deviennent les mantras, la politique devient « la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains » comme le rappelait Benoit XVI en 2009. Dans une tribune récente le philosophe Pierre Manent, à propos des contraintes disproportionnées imposés aux cultes, dénonçait « la fermeture à un aspect fondamental de la vie humaine (…) consolidée par une interprétation de plus en plus exorbitante de la laïcité », véritable symptôme de la réponse tyrannique d’une politique qui perd le sens de l’essentiel et soudainement réduit la vie à la santé du corps  « à n’importe quel prix ». Preuve que sans l’expérience de la transcendance, qui remet à sa juste place les différentes composantes de la vie personnelle et sociale, la politique n’existe plus. Le sentimentalisme l’emporte. La liberté et la fraternité sont remises en question puisqu’elles ne peuvent s’épanouir, comme le dit le Pape, que dans une reconnaissance de ce qui nous dépasse et nous unit objectivement: l’expérience d’un amour inconditionnel. C’est ainsi que la famille et la nature – lieux privilégiés de cette expérience - participent d’une perspective politique durable. Une politique qui ne serait qu’un « pragmatisme sans âmes » nous conduirait vers une impasse.

 

« Ce qui nous entraine dans une logique perverse et vide, c’est une assimilation de la politique à la physique. Le bien et le mal en soi n’existe pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages (…) Nous entrons là dans une dégradation en ‘nivelant pas le bas’ au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force ». Cette adresse du Pape François aux responsables politiques - dans une période de surgissement de multiples crises - appelle à rechercher inlassablement la vérité pour faire naître une authentique fraternité. Troisième pilier de notre République, il serait temps de revisiter cette valeur pour – enfin – en faire un authentique moteur du bien commun car le Pape nous le rappelle, « la charité, par son dynamisme universel, peut construire un monde nouveau parce qu’elle n’est pas un sentiment stérile mais la meilleure manière d’atteindre des chemins efficaces de développement pour tous. » 

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