Cycle d'entretiens sur la fraternité : La faculté de se laisser surprendre.


Cycle d'entretiens sur la fraternité : La faculté de se laisser surprendre.

 

« Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter qu’il y ait partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous ». Le Pape François alerte sur l’asymétrie du monde telle qu’elle s’accélère. Il alerte sur l’appauvrissement des cultures et l’impact délétère sur la fraternité. Dans un monde où les cultures s’effacent dans la performance, il réprouve les pouvoirs manipulateurs et deshumanisants qui accroissent les tensions et aggravent les risques de confrontations dont nul ne maîtrisera l’issue.

 

Le 22 octobre 1978 à Rome, Jean-Paul II déclamait un slogan qui fit le tour du monde « N’ayez pas peur ! ». Il est intéressant néanmoins d’aller au bout la phrase « N’ayez pas peur ! Ouvrez les frontières des Etats, du système politique et économique, des immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement ». L’histoire passe, mais les constats restent. Si l’approche relève des mêmes urgences : aller vers davantage de fraternité, de dialogues et d’échanges, le Pape François propose un autre angle. Contrairement à ce qu’on lui fait souvent dire, il n’appelle pas à l’ouverture des frontières.  A l’inverse, il prône la reconnaissance du « droit à ne pas émigrer (…) du droit de demeurer sur sa propre terre » qui passe par la protection de tout ce que les cultures et les civilisations ont façonné, mais aussi de droits humains fondamentaux, de liberté, de démocratie, du respect de l’égale dignité de tous, afin de permettre à chacun de garder les moyens de vivre là où il aspire à vivre. Puis, pour les migrants, le Pape ajoute à l’adresse de l’Europe qu’elle a les instruments « pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants. »  Sur l’immigration le Pape François est donc tout en nuance, profondément humain et soucieux de la réalité des peuples.  Mais, contre l’assèchement des relations entre les humains, le développement de pouvoirs vide de sens. Il sonne l’alerte sans restriction. Toutes les civilisations, les plus pauvres comme les plus prospères, étant menacées par l’aplatissement culturel du monde, le Pape dénonce le risque de créer des sociétés hors-sol, standardisée, aseptisée. Dans cette approche, le visage du migrant relève autant de la métaphore que du phénomène géopolitique que nous connaissons. Pour lui, les les périphéries que nous créons ne sont pas géographiques, elles sont d’abord existentielles.

Dans le monde actuel, obsédé par la performance, monétisant les relations sociales via des réseaux dédiés, de plus en plus perméable à la standardisation, le visage du migrant est celui de l’autre que l’on n’avait pas prévu de rencontrer. Or, « la vie n’est pas un temps qui s’écoule mais un temps de rencontre».  Face aux diverses et actuelles manières d’éliminer ou d‘ignorer les autres, le Pape souhaite que « nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. » Trop souvent les termes de démocratie, de justice, sont dénaturés pour servir d’instrument de domination, comme des slogans privés de contenu, pour servir à justifier n’importe quelles actions.

Le primat technologique dès lors qu’il devient une fin plutôt qu’un moyen, crée des fractures et génère des nouvelles tyrannies. Le primat financier, en ce qu’il conditionne très majoritairement les modèles économiques, réduit les hommes et leurs territoires à ce qu’ils « coutent » ou à ce qu’ils « rapportent ». Ils abusent des systèmes politiques pour exacerber, exaspérer et polariser anéantissant progressivement toute forme d’altérité. « Quand la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace »

Le sens dont parle le Pape, c’est l’altérité. Elle est une valeur politique centrale. Sauf quand, dénaturée et détournée, elle devient un instrument de pouvoir. En France cela se caractérise aujourd’hui - de façon presque caricaturale - par une conception creuse de la laïcité. La séparation de l’église et de l’Etat serait un principe, au détriment de ce qu’elle a vocation à être : un outil - la neutralité des pouvoirs publics- qui permette à chacune et chacun de croire ou ne pas croire sans pression dans l’égal respect de toutes les options spirituelles. Quand la règle devient un principe sans sens, la société se tend, le respect se mue en simple tolérance et la fraternité s’étiole.  

Le glissement vers une culture lissante, expurgée de la diversité de l’histoire de chaque peuple, menace le monde des humains qui ne peut survivre dans l’homogénéisation du monde. Il ne s’épanouit que dans la diversité des peuples. Et dans le retour du politique dans la charité.  Si quelqu’un aide une personne âgée à traverser une rue c’est de la charité personnelle. Le dirigeant politique qui construit un pont, ou crée des emplois exerce un genre élevé de charité qui « ennoblit son action politique.»  Chacun doit donc veiller à ce que monde ne tourne pas selon des règles, des normes et des directives, mais d’abord selon les valeurs et les principes de respect de la dignité de chaque être rencontré  « Quiconque élève un mur finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privés d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité »

 

Dans le prolongement du « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, on pourrait imaginer un « Laissez-vous surprendre ! » du Pape François. Comme une antienne contre l’isolement, un appel à l’enrichissement et un rempart contre le risque de rétrécissement de notre ligne d’horizon. L’imprévu ne doit pas disparaitre de nos vies.  C’est la « culture de la rencontre » dont le sujet doit être le peuple tout entier et chacun et chacune de ses citoyens.  .

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