Cycle d'entretiens sur la fraternité : La fraternité « sous le ciel »


Cycle d'entretiens sur la fraternité : La fraternité « sous le ciel »

Xu Bo est l'auteur de "De Shanghai à Paris, mon regard sur la nouvelle Chine"  ( 2018, Odile Jacob) et de nombreux ouvrage en Chinois.

 

« La société toujours plus mondialisée nous rapproche mais ne nous rend pas frères – alertait Benoît XVI en 2017 – c’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte de sens de l’histoire qui se désagrège davantage » complète le Pape François dans son encyclique Fratelli Tutti. La mondialisation questionne inévitablement – et heureusement – nos racines. Cela est d’autant plus légitime que les conflits procèdent le plus souvent des distorsions entre ce que nous sommes authentiquement et ce vers quoi on tend à se transformer sous les effets d’artefacts ou d’influences.

 

 L’amitié sociale et la fraternité universelle, ainsi que le Pape les nomme dans son encyclique, sont des valeurs consubstantielles de l’humanité. Elles procèdent d’approches différentes entre l’Est et l’Ouest, entre le Nord et le Sud, mais convergent vers une éthique de la vie. Confucius (551-479 av JC) avait posé les bases d’une fraternité universelle, « au-dessous du ciel », différente de la transcendance chrétienne : aimer ses proches plutôt que son prochain. Cette pensée confucéenne reste très prégnante dans la culture chinoise où le prisme de la fraternité familiale commande la préférence pour ceux avec lesquels on vit. On retrouve cette forme de fraternité dans la mythologie chinoise – dans les romans Au bord de l’eau, quand 108 généraux rebelles s’unissent contre la corruption, mais aussi dans L’histoire de trois Royaumes qui raconte comment deux généraux Guang-Yu et Zhang-Fei s’unissent au Roi Liu-Bei et se promettent d’être frères pour la vie pour servir la cause royale –. Ces valeurs restent très présentes dans l’esprit d’équipe qui préside à la destinée conquérante des success stories chinoises : le célèbre Jack Ma, fondateur d’Alibaba nomme chaque collaborateur mais aussi chaque salle de son siège social par les noms des personnages et des sites des romans chevaleresques de la légende chinoise. Supprimant la hiérarchie, préférant la fraternité à la verticalité.

 Un contemporain de Confucius, le grand Sage Lao-Zi (570-470 av JC), fondateur du Taoïsme, puis quelques siècles plus tard, le penseur Men-Zi (372-289 av JC) – vont au-delà d’un périmètre de fraternité cantonné aux proches ; ils appellent à aimer sans distinction, dépassant les limites de la famille et des frontières. « Tout homme est doté d’un cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui. (…) Tout homme est doué de compassion, toute personne qui apercevrait aujourd’hui un petit enfant sur le point de tomber dans un puits, éprouverait en son cœur panique et douleur, non pas parce qu’il connaîtrait ses parents, non pas pour acquérir une bonne réputation auprès des voisins ou amis, ni non plus par aversion pour les hurlements de l’enfant » selon Men-Zi.

Cette approche, sans remettre en cause celle de la préférence familiale, ouvre néanmoins l’horizon de l’hospitalité. Renforcée par l’influence de la culture bouddhiste qui postule des interdépendances de nos vies. En considérant ‘le monde’ comme échelle de référence, elle renforce également ‘la famille’ comme échelle d’existence. Car, plus l’individu est petit dans son environnement, plus le groupe est important pour en saisir les opportunités et en affronter les dangers.

 

Les enjeux de la mondialisation offrent différentes lectures de la fraternité telle qu’elle ressort de la tradition chinoise. La première, comme nous l’avons évoqué ci-dessus, réside dans la solidarité entre proches. Elle permet de comprendre une forme de patriotisme économique intimement lié à l’amitié sociale qui donne aux entreprises chinoises une énergie particulière. Dans le même esprit la force des communautés chinoises, ainsi qu’elles se sont organisées au cœur des grandes villes du monde entier, démontre s’il en est besoin, une fraternité d’autant plus insoluble qu’elle s’exprime « entre parents proches » dans un environnement étranger.

Confucius donne également une clé de lecture sur les réserves des Chinois par rapport aux phénomènes migratoires. « Quand les parents sont vivants vous ne partez pas loin » ou « Le premier devoir d’un enfant c’est de respecter ses parents ». Dans les deux cas on trouve cet attachement aux racines ; la famille comme pivot ; et le déracinement comme une inconduite.

Ce tropisme familial intègre l’importance donnée à la diversité culturelle. Famille et culture participent d’un tout qui donne à l’environnement proche cette prévalence sur le reste. Ainsi, l’échelle locale, en ce qu’elle est le socle d’une fraternité authentique, rejoint celle que le Pape François appelle à rendre plus fertile : « Les cultures différentes, qui ont développé leur richesse au cours des siècles, doivent être préservés afin que le monde ne soit pas appauvri (…) On ne peut pas ignorer le risque de se retrouver victime d’une sclérose culturelle ». Et plus loin dans l’encyclique Fratelli Tutti : « Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu (…) On travaille sur ce qui est petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large ». Là réside sans doute un point essentiel de convergence. Lao-Zi confond l’Homme et la nature dans une unité féconde : « Sois content de ce que tu as : Réjouis-toi de la réalité telle qu'elle est. Quand tu comprends que rien ne manque, le monde entier t'appartient »

 

L’écueil d’un monde qui deviendrait « mon monde » au détriment d’un bien commun riche de la diversité culturelle pose une question ontologique : quel sens garderaient nos vies si elles n’étaient tendues vers un dialogue fraternel, vecteur d’enrichissement mutuel ? « La bienveillance » telle que Confucius la positionne dans la Ren, au cœur des relations entre les hommes, répond à cette question. Le Pape François ramène la fraternité à l’échelle des invariants de la nature humaine « En explorant la nature humaine, la raison découvre des valeurs qui sont universelles parce qu’elles en dérivent ». Confucius devrait valider …

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