Le patrimoine contemporain est-il encore le reflet de la diversité culturelle du monde ?


Le patrimoine contemporain est-il encore le reflet de la diversité culturelle du monde ?

Une occasion pour moi d’ouvrir une réflexion sur l’influence de l’architecture par rapport à notre approche de l’universalité.

 

Cette réflexion est d’autant plus intéressante à repositionner dans notre débat que, depuis la création des Expositions universelles, le bâti a toujours joué un rôle primordial et central. Est-il nécessaire de rappeler que la première Exposition universelle, organisée à Londres en 1851, avait comme emblème le Crystal Palace – un bâtiment précurseur en verre et en fonte - ? Est-il encore utile de situer la contribution des Expositions universelles au patrimoine de Paris avec en particulier la Tour Eiffel construite pour l’Exposition universelle de 1889 ? L’histoire des Expositions universelles est jalonnée de pavillons ou de monuments dont l’audace architecturale a marqué son temps autant que l’avenir des villes au sein desquelles ils ont été construits.

 

La question se pose, hier comme aujourd’hui, du sens de cette audace et des messages qu’elle peut véhiculer ?

 

Dès le XIXème siècle, l’architecture développée dans le cadre des Expositions universelles affichait clairement sa vocation : elle était à la fois l’illustration du nouveau champ des possibles ouvert par l’ingénierie industrielle et l’usage de nouveaux matériaux ; elle était aussi un révélateur de la diversité culturelle, des traditions et des richesses de la géographie du monde ; elle était enfin l’objet d’une nouvelle expérience, voire de nouvelles émotions pour les visiteurs ou les utilisateurs. L’architecture s’inspirait de cette triple exigence. Quand, en 1897, le géographe Elisée Reclus est sollicité pour imaginer la scénographie de l’Exposition universelle de 1900, il propose de construire un globe au 1/100.000ème qui sera à la fois un geste architectural, une prouesse industrielle, mais aussi et surtout une invitation faite aux visiteurs de réaliser un tour du monde à la découverte de la géographie et des cultures.

 

En visitant le MIPIM 2019, en échangeant avec beaucoup de ceux qui façonnent l’immobilier du XXIème siècle, je me demandais – et je leur demandais – la nature de leur regard sur l’universalité dans les choix et les décisions qu’ils prennent. Autrement dit, je posais la question suivante : l’immobilier d’aujourd’hui est-il le reflet de notre temps et des valeurs universelles ? Incarne-t-il cette triple exigence sociétale, fonctionnelle et culturelle auxquelles les Expositions universelles ont largement contribué au XIXème siècle et, dans une moindre mesure, au cours du XXème siècle et dont l’inspiration a été la source d’un formidable élan à la fois social et économique. J’ai essayé d’aborder cette question avec plusieurs professionnels par le prisme de trois paramètres : les enjeux, les usages et les cultures.

 

Si on considère l’angle environnemental comme le tout premier enjeu sociétal auquel l’humanité est confrontée, il est clair que la prise de conscience des acteurs de l’immobilier est clairement affichée. Les performances énergétiques de bâtiments, leur ergonomie, la réflexion sur les nouveaux matériaux participent directement de cet enjeu. Les normes environnementales édictées dans de nombreux pays stimulent la prise en compte de cette exigence. L’immobilier intègre de ce fait le défi climatique dans ses évolutions.

 

L’approche des nouveaux usages est également une donnée forte dans les projets qui sont présentés. Pour autant, l’expérience utilisateur telle qu’elle est intégrée dans la réflexion des acteurs de l’immobilier est davantage fonctionnelle qu’émotionnelle. Qu’il s’agisse de logements ou de bureaux, les styles de vie, les relations vie-travail, les évolutions comportementales et les normes influencent l’ergonomie, l’agencement et, plus généralement, la configuration même des sites. L’introduction des technologies renforce l’approche fonctionnelle. La mise aux normes vers un usage stéréotypé tend à la standardisation des codes. Au MIPIM, on observe facilement, au gré des stands et des maquettes, combien des standards identiques se déclinent aux quatre coins du monde. Les formes, les hauteurs et les matériaux se ressemblent. Cette tendance se justifie d’autant plus que l’on se résout à considérer que le monde à venir sera quasi-métropolitain et que, par conséquent les mêmes contraintes et les mêmes solutions s’appliqueront uniformément de Paris à Singapour et de New-York à Santiago. La question peut se poser du rôle de l’immobilier participe dans l’accélération de l’aplatissement du monde. C’est une alerte.

 

La troisième exigence est sans doute la plus déterminante, elle est aussi la plus préoccupante. Elle relève de l’influence des cultures et de l’art de vivre sur l’immobilier contemporain. Le patrimoine que nous créons aujourd’hui est-il encore le reflet de la diversité culturelle du monde ? Est-ce que l’architecture contemporaine intègre suffisamment ce qui fonde une culture, ses relations sociales et ses singularités économiques ? Est-elle à même de considérer la diversité des formes, la variété des matériaux ou la réalité des savoir-faire d’un pays ? Ou bien, assiste-t-on une compétition mondiale qui se joue au travers de l’unique recherche d’une double performance économique et énergétique ? Je crains malheureusement que nous soyons davantage dans la réponse à la deuxième question. Ce n’est pas compliqué pour chacun d’entre nous d’en faire l’expérience. Là encore, il suffit d’observer pour comprendre que la standardisation des codes architecturaux et la créativité architecturale visent à optimiser la densité et les usages davantage qu’à exprimer la richesse culturelle qu’offre la diversité géographique du monde. En ce sens – et si on considère l’universalité comme un enjeu d’expression des cultures, ce qui revient de façon quasi-consensuelle dans nos débats – l’immobilier n’incarne pas, ou peu, voire de moins en moins, cette exigence universelle.

 

L’architecture est un marqueur de son temps. Son influence sur nos modes de vie et sa capacité à témoigner d’une culture et d’un héritage lui confèrent une responsabilité particulière. « L’hospitalité », que les jeunes avaient plébiscitée comme la valeur socle du XXIème siècle, est clairement mis en danger si la tendance ne s’inverse pas vers une architecture qui soit le reflet de la diversité du monde. Si demain, l’architecture contemporaine ne nous permet plus de dire en l’observant, que nous sommes à Rome, à Moscou, à Beyrouth ou à Pékin, alors le monde aura pris résolument le chemin de l’uniformisation plutôt que celui de l’universalité.

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