Les virus marquent-ils l’émergence d’une nouvelle conflictualité ?


Les virus marquent-ils l’émergence d’une nouvelle conflictualité ?

Professeur Didier Sicard, Médecin épidémiologiste, ancien Président du Comité consultatif national d’éthique.

 

Intéressons-nous aussi aux causes, alerte le Professeur Didier Sicard à propos de la pandémie. Y compris au pic de la crise. N’attendons pas. Car le risque est grand que l’après-crise nous détourne d’une réflexion essentielle sur l’exégèse de ce virus.

 

Depuis plusieurs années, nous accélérons le processus d’urbanisation du monde. Les populations citadines se mesurent dorénavant en dizaines de millions d’habitants ; elles se compteront peut-être demain en centaines de millions si des projets comme Jing-Jin-Ji en Chine voient le jour. Wuan, avec près de 12 millions d’habitants, ferait presque figure de ville moyenne. En Chine, en Europe, en Afrique ou en Amérique, partout dans le monde, ces nouvelles configurations urbaines interrogent. Par leur densité, elles portent en germe des déflagrations écologiques à haut potentiel de viralité. Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses, interpelle sur les risques liés aux envies d’expériences exotiques des populations urbaines. Elles conduisent à extraire de leurs milieux naturels les plantes ou les animaux sauvages dont nous voulons profiter et de les implémenter artificiellement dans d’autres environnements incompatibles avec leur développement naturel. C’est ainsi que nous retrouvons des pangolins à Wuan ou des palmiers d’Égypte dans l’hémisphère nord. « Nous générons des courts circuits entre l’Homme et la nature que la densité urbaine amplifie et propage ». Ces dynamites virales portent des noms : Ébola, VIH, la maladie de Lyme, les virus aviaires (H5N1 etc.) ou les coronavirus. Dans chaque cas, elles procèdent d’une anthropisation dont nous parvenons, avec de plus en plus de difficultés, à limiter les conséquences sanitaires. Plus les villes sont grandes, plus nos univers sont connectés, plus vite les vecteurs de propagation agissent. Plus ils sont efficaces et dangereux. Ce sont d’abord des insectes, des chauve-souris ou des reptiles qui véhiculent les virus puis, 4 milliards d’individus qui chaque année voyagent d’une métropole à l’autre, et prennent le relais des animaux.

Le virus Ébola a été maitrisé car il se propageait loin des villes, dans des villages africains du Zaïre, suffisamment hermétiques les uns des autres ; il était assez grave pour que la mort précède sa diffusion et permette de réagir à temps. Si Ébola atteignait une grande unité urbaine, il est probable qu’il déclencherait une immense catastrophe sanitaire. Le VIH est millénaire, rappelle également Didier Sicard, il restait confiné dans sa version simienne (SIV) dans un environnement enclos. Mais son transfert chez l’homme - causé par des blessures à l’occasion de chasses - a entrainé silencieusement pendant de longues années sa transmission dans des villages reculés. Avant que la création de grands ports africains ne favorise un afflux de populations, donc de prostituées, ce qui en a fait la maladie mondiale que nous connaissons. Plus près de nous, la maladie de Lyme s’est développée quand les rongeurs ont disparu de nos forêts et que les tiques ont fait des hommes leurs nouvelles proies. Les échanges porteurs de viralité sont de plus en plus fréquents. La multiplication de ces interactions à haut risque entre la ville et la nature devrait nous inciter à faire preuve de plus de discernement. Elle devrait davantage stimuler les convergences et les collaborations entre les recherches vétérinaires et médicales. « Étudier les moustiques mérite autant d’attention que celle que nous consacrons à étudier le génome » alerte l’épidémiologiste.

 

La crise sanitaire que nous traversons révèle le silence de nombreuses autorités nationales ou internationales sur les risques consubstantiels de ce trafic mais aussi sur les effets collatéraux d’un modèle de développement mal maitrisé. Demain, notre indulgence vis-à-vis de tous ceux qui s’accommodent de cette évolution sera coupable. Pour autant, cette évolution n’exonère aucun d’entre nous. Au-delà de la responsabilité des États à activer enfin cette régulation mondiale des trafics de plantes et d’animaux sauvages – via la Commission internationale d’interdiction du trafic d’animaux sauvages qui, depuis 1975, n’a eu pour résultat que d’augmenter la clandestinité – d’autres questions se posent : celle, plus personnelle, sur notre capacité à refreiner nos tentations d’exotisme pour ne pas être complice de ces dérèglements ; mais aussi celle d’un modèle de concentration urbaine qui entre en conflit avec notre envie d’écologie qui s’inscrit légitimement au cœur des nouveaux styles de vie. Mettre la nature en ville est une promesse dangereuse. Nous en faisons l’expérience. Nous devons impérativement changer la relation qui nous lie à la nature insiste le Professeur Sicard.

Car « Métropolisation » et « envie de nature » risquent d’accélérer les déflagrations écologiques. D’autant que les prévisions sont assez unanimes sur le fait qu’en 2050, environ 75% des populations vivront dans des métropoles, dont plus de 40 compteront au moins 10 millions d’habitants. Le risque est double. A la fois de reproduire en ville des environnements naturels dont nous sommes friands, d’y multiplier les expériences exotiques ou de céder trop vite aux sirènes du verdissement sans mesurer les impacts et les dérèglements que cela pourrait avoir. Mais aussi, d’accélérer, par nécessité, les transformations d’espaces naturels en zone de production à haut rendement pour nous permettre de consommer des poulets à bas coûts ou de manger des tomates toute l’année. Le Professeur Sicard rappelle les effets catastrophiques des déforestations. Elles amènent à connecter l’Homme avec des milieux naturels qui n’ont pas vocation à interagir avec lui. Ou les conséquences d’élevages industriels dont les dérives sont à l’origine de la grippe aviaire. 

 

De nombreuses voix s’accordent sur la nécessité de tirer de cette crise des enseignements forts. Nul doute que les stocks de masques et de respirateurs vont remplir les réserves des hôpitaux du monde entier. Mais aurons-nous l’audace d’aller plus loin ? De proposer la constitution d’un tribunal sanitaire international comme le réclame Didier Sicard afin de pointer et de sanctionner les comportements irresponsables à l’origine de ces pandémies. De remettre en cause les envies effrénées de « consommer » la nature à n’importe quel prix. Là où nous vivons. Au mépris des écosystèmes et de leurs équilibres. Ou d’imaginer un monde moins concentré, mieux distribué, au sein duquel l’envie de nature sera satisfaite par la possibilité de vivre ailleurs que dans quelques mégapoles. Où les circuits-courts seront préférés aux caprices de consommateurs pressés et boulimiques. Là sont les vraies questions ; elles supposent de rechercher les vraies causes, de les expliquer et de les promouvoir. Un enjeu aujourd’hui universel. Peut-être même l’Enjeu !

 

Jean-Christophe Fromantin

 

Ce dialogue a égament été publié dans Le Monde.fr :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/08/urbanisme-mettre-la-nature-en-ville-est-une-promesse-dangereuse_6035989_3232.html

Les médias en parlent :
 
Interventions pour le think tank Léonard, Groupe Vinci
https://www.youtube.com/watch?v=Do-FIZdJ0NM
 
 

Aux 13 chercheurs (cf. Le Monde.fr du 14 avril, ci-dessus) … 


Personne ne conteste le bénéfice de l’apport d’espaces verts, de jardins ou de plantes dans les villes. Au contraire. Mais la question qu’il faut se poser - que nous avons posé en guise de conclusion - est plus large, plus universelle, plus politique. La massification des villes est-elle une fatalité ? Devons-nous nous résigner à vivre dans des ilots de chaleur ? Par corollaire, la muséification de la nature (au mieux), ou sa transformation en espace de production intensive (au pire) sont-elles des issues positives ? Vous évoquez les vertus pédagogiques de la nature en ville. N’est-ce pas contradictoire avec une découverte authentique de la nature ? Celle qui prospère dans des écosystèmes originaux. Les parcs zoologiques ont aussi cette vertu pédagogique, pour autant, les assimile-t-on à la nature ? Il ne faut pas confondre nature et zoos, nature et espaces verts, nature et jardin. Turgot avait cette lucidité : « Les eaux rassemblées artificiellement dans les bassins et les canaux amusent le voyageur par l’étalage d’un luxe frivole ; mais les eaux que les pluies répandent uniformément sur la surface des campagnes, que la seule pente du terrain dirige et distribue dans tous les vallons pour y former des fontaines, portent partout la richesse et la fécondité » [1].

Un autre problème se pose, plus urgent, très contemporain. Comment concilier la « nature en ville » avec la nécessité de stopper l’étalement urbain ? Par la densification, voire l’hyper-densification ? Dans des villes de 10, 50 ou 100 millions d’habitants. Cette vision du monde est irréaliste en termes de qualité de vie, d’équilibre et d’espace vital. Au-delà des enjeux environnementaux, elle pose des limites économiques et sociales considérables. La promesse de la nature en ville sera-t-elle à la hauteur d’un habitat digne ? 

Osons aussi la biodiversité dans la diversité géographique. Ses promesses offrent des perspectives de vie plus accessibles, plus équilibrées plus universelles.

Jean-Christophe Fromantin



[1] Œuvres de Turgot- Texte Eugène Daire, Guillaumin 1844


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