Mondialisation : L’accélération des métamorphoses


Mondialisation : L’accélération des métamorphoses

Georges-Henri Soutou, Historien, spécialiste des relations internationales, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques.

 

Au-delà de ses spécificités épidémiologiques et de son impact sur la santé de millions d’individus à travers le monde, le Covid 19 offre une grille de lecture singulière de la géographie politique mondiale. Car, une crise - par nature, par son intensité soudaine et par ses conséquences imprévisibles - agit généralement comme un révélateur, voire comme un accélérateur de tendances. Elle pousse à l’extrême les réactions, les postures ou les lignes-forces des politiques conduites. Dans un sens ou dans l’autre. Dans l’exacerbation des égoïsmes, dans l’accroissement des divisions, dans un sursaut de conscience collective ou dans la prise en compte d’enjeux universels qui nous obligent.

 

Beaucoup d’analystes sont déjà dans le monde d’après. Spéculant sur les changements d’attitude, responsables ou irresponsables, au regard des centaines de milliers de morts qui marquent la gravité de la pandémie. Espérons, ou désespérons, selon les cas. Mais soyons lucides. Et pour analyser la géopolitique de la crise, osons décomposer géographie et politique et observer plus précisément les mouvements qui se dessinent par le prisme des deux disciplines. 

 

Il existe une géographie du monde et de ses interactions. C’est un fait. En quelques décennies, par les effets conjugués de la massification des flux et des innovations technologiques, le monde est devenu « global ». Il prospère par un système de chaines de valeur qui nous rend de plus en plus dépendants les uns des autres. Mais l’actuelle mondialisation - qui n’est jamais que la troisième, après celle de la Renaissance et celle du XIX° siècle, si on laisse de côté l’empire romain - n’est pas un phénomène linéaire et univoque : l’autre grande tendance historique est celle de la « régionalisation » de grands ensembles culturels et économiques. Les chiffres de progression du commerce mondial et du commerce au sein des grandes zones, comme l’Union européenne ou le Pacifique, montrent que depuis quelques années la régionalisation est en fait plus actuelle que la mondialisation.

 

Il en va de même pour les « valeurs » et les tendances observées au sein des organisations internationales : à l’occidentalisme tranquille qui avait conduit à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a succédé la rivalité et même l’opposition entre ces valeurs occidentales, aujourd’hui contestées, et celles de l’univers de Confucius ou de l’Islam.

A côté des tendances mondiales centripètes existent donc aussi des forces centrifuges. Est-ce que la pandémie actuelle va influencer ces processus dans un sens ou dans l’autre ?

 

La question est complexe et ouvre un sujet d’actualité : pouvons-nous imaginer que les effets de la globalisation soient remis en cause par la crise que nous traversons ? Certains pensent que non, si on tient compte des bénéfices qu’elle apporte à ceux qu’elle extrait de la pauvreté par leur production à bas coût. Ou avec les avantages qu’elle procure à ceux – dont nous faisons partie – qui consommons à prix cassé grâce à l’optimisation économique qu’elle a générée. Si ce modèle montre aujourd’hui ses défauts, il y a peu de raisons objectives qu’il change. Car la globalisation structure aujourd’hui l’organisation économique du monde, ses échanges et ses rapports de force. Elle pénètre nos modes de vie et nos habitudes. 

 

D’autres pensent que la globalisation a été menée au profit de la Chine, qui a pénétré et imprègne de plus en plus nos systèmes économiques et industriels sans réelle réciprocité. La comparaison entre le statut des sociétés chinoises en Europe, et celui des sociétés étrangères en Chine accrédite cette thèse. D’où une désindustrialisation considérable, et de plus en plus une perte de compétence en R&D dans des secteurs à haute valeur ajoutée comme l’espace, l’informatique ou les technologies photovoltaïques. Avec des conséquences politiques et sociales, dont le chômage de masse, dont nous pouvons mesurer l’ampleur en Europe du Sud. Les esprits les plus lucides étaient déjà conscients, avant la crise actuelle, de la nécessité d’une correction de la trajectoire.

 

La pandémie pourrait accélérer ces corrections et démontrer ce que, jusqu’à présent, le réchauffement climatique peinait à réaliser. Car la crise révèle cruellement les dérives, les paradoxes et les impasses de la globalisation. L’Europe, par exemple, qui dès 1999 dans des textes médicaux pointait les risques pandémiques, n’a pas pour autant pris les mesures de sécurité qui s’imposaient. Il est probable qu’elle intégrera demain cet enjeu majeur. L’industrie automobile allemande, dont 50 000 emplois étaient déjà menacés avant la crise – aujourd’hui touchée par la gigantesque récession qui se profile – va sans doute accélérer sa mutation technique et économique vers les mobilités électriques. L’innovation américaine qui va bénéficier de l’incroyable accélération des usages que le confinement de 3 milliards de personnes dans le monde a mis au premier plan, va accroitre son leadership technologique. La Russie, déjà questionnée sur la solidité d’un modèle économique basé sur des ressources énergétiques va se retrouver dans une situation particulièrement complexe pour pallier des pertes de recettes. Elles sont inévitables à moyen terme, probables à long terme. L’Afrique, une fois la crise passée, pourrait connaitre une renaissance, grâce à ses réserves en matières premières mais surtout par le potentiel de ses ressources humaines, de sa croissance et de la créativité que sa démographie lui procure. La Chine, qui va connaitre la première récession de son histoire contemporaine, va devoir accélérer sa politique sociale. Elle perdra progressivement une part des avantages comparatifs qui singularise aujourd’hui son modèle économique.

La pandémie accélérera les métamorphoses du monde. Elle ne bouleversera pas ses principes fondamentaux, si on sait les gérer. Sinon le risque est de voir refleurir, en réaction, l’étatisme, l’économie dirigée, la fiscalité confiscatoire, le rejet de la propriété privée, le totalitarisme. Il y a en Europe et dans le monde les mouvements syndicaux et les forces politiques nécessaires pour y arriver.

 

Mais la géographie est aussi politique. Elle évolue au rythme des rapports de force issus d’enjeux de pouvoirs qui relèvent le plus souvent de contingences nationales, voire nationalistes. L’OMS - et avant elle l’OMC – en font les frais. Quand les nouveaux entrants conditionnent leurs présences à des arbitrages en leur faveur. Quand la régionalisation participe d’une nouvelle dialectique internationale. Ou quand les échéances électorales priment sur le bien commun mondial. Alors le rapport de force change de terrain. La géographie cède le pas au politique et le monde subit.

 

On peut imaginer les effets géopolitiques de cette crise à l’aune du difficile équilibre entre les atouts géographiques de chaque pays, ou de chaque continent, et ses aléas politiques. 

 

 

Pour l’Europe c’est l’heure de vérité. Puisque de nombreux observateurs citent le précédent de 1945 pour marquer l’ampleur de la crise économique à venir, pourquoi ne pas convoquer Schuman dont la déclaration de 1950 marquait un volontarisme visionnaire que beaucoup appelle aujourd’hui de leurs vœux ? Car pour l’Europe, l’enjeu est de taille. Aux puissants effets récessifs que nous allons connaitre s’ajoutent une série de dépendances énergétiques, technologiques ou industrielles qui l’ont durablement fragilisé. Mais sa faiblesse est d’abord dans ses distorsions politiques. Comme si chaque pays-membre avait son propre cap. Le 9 mai 1950, la réponse franco-allemande était convergente. Les deux principaux belligérants regardaient dans le même sens. Schuman et Adenauer s’engageaient. S’il y a une réponse de l’Europe à la crise actuelle, elle sera d’abord politique. Elle existera au nom des valeurs communes que les Européens seront prêts à défendre. Les mesures suivront. A l’inverse, pour la Chine et la Russie les fragilités sont clairement dans l’excès politique. Le primat idéologique d’un côté, le risque d’obsolescence d’un pouvoir très personnel de l’autre, pourraient affaiblir durablement des pays que la décennie qui s’achève avait porté au premier plan. Ce sont les politiques qui pourraient dégrader leurs atouts géographiques plutôt que de les valoriser. Pour les États-Unis comme pour l’Afrique, comme nous l’avons évoqué plus haut, les atouts géographiques dominent. La dispersion politique de l’Afrique et ses atouts naturels, ou l’extraordinaire élan de l’entrepreneuriat américain et sa structure politique fédéraliste auront certainement raison, dans un cas comme dans l’autre, des velléités politiques de leurs dirigeants. La zone Asie-Pacifique pourrait tirer parti du pragmatisme politique de nombreux pays qui la composent. Forts d’une bonne gestion de la crise, d’atouts géographiques et d’une économie innovante, un alignement durable du Japon, de Taïwan, de la Corée, de Singapour et de l’Australie pourrait corroborer la pertinence ce régionalisme politique 

 

Globalisation ou pas, quand le monde passe en mode « survie », il ne répond pas forcément des réflexes cartésiens ou darwiniens que l’on imagine. Les invariants géographiques et politiques existent. Mais les valeurs profondes, ancrées dans nos histoires, enracinées dans nos territoires prennent le pas sur tous les modèles et les projections les plus brillantes. La volonté de réconciliation de Schuman, sa résonnance et la portée économique de son appel échappaient à toute rationalité politique. Une crise agit d’abord comme un électrochoc sur nos consciences ; elles nous rappellent que notre nature humaine s’inscrit avant tout dans une culture, dont l’idéal et l’espérance sont les authentiques ressorts. Puisque le Covid 19 nous touche, gageons que ce sont nos valeurs occidentales qui s’inviteront dans le nouveau temps de la globalisation. Celui-ci sera probablement d’abord une multirégionalisation tenant compte des affinités réelles entre les grandes régions du monde.

 

Jean-Christophe Fromantin

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