Sommes-nous en train de retrouver le sens du collectif ?


Sommes-nous en train de retrouver le sens du collectif ?

Catherine Grémion, Sociologue, Directeur de recherche émérite au CNRS

 

Nous ne pensions pas que cela puisse arriver. Même si les actualités rythment nos vies avec une fréquence toujours plus rapide, la présence de la mort – telle qu’elle surgit d’une guerre ou d’une catastrophe – semblait, jusqu’à aujourd’hui, laisser place à une forme de tranquillité perpétuelle. Heureuse ou malheureuse. Au gré des inégalités, mais sans inquiétudes, ni illusions sur l’avenir. La crise sanitaire vient bousculer cette fatalité.

Parmi les enseignements de cette crise, et de ce qu’elle révèle avec une acuité très singulière, nous redécouvrons la proximité. Difficile proximité avec les victimes, car plus le temps passe, plus la probabilité que nous soyons en contact avec un malade grave du Covid 19 est forte. Belle proximité avec des anonymes, qu’ils soient médecins, infirmières, caissières ou agents publics, dont le dévouement force l’admiration. Ils se révèlent être des maillons essentiels d’une chaine vitale. Proximité territoriale également, car le périmètre des dispositifs-supports ou de l’approvisionnement en équipements sanitaires, est bien souvent l’apanage des collectivités locales. Proximité économique aussi, quand les industriels reconfigurent leurs machines pour nous fournir des masques, des gels hydro-alcooliques ou des respirateurs. Ces équipements dont nous ne soupçonnions pas l’existence hier, et dont nous avons tellement besoin aujourd’hui qu’ils se transportent sous escorte policière.

A l’heure où nous pensions, sans beaucoup de doutes, que les algorithmes résoudraient tout, nous découvrons que nous avons d’abord besoin des « autres ». L’altérité reprend ses droits. Nous vivons une « trêve de l’égoïsme » qui touche toutes les strates de la société. Chaque soir à 20h00, les marseillaises entonnées depuis nos balcons, les cris d’encouragement et les bruits de casseroles que nous faisons vibrer avec ferveur, manifestent la reconnaissance collective de la valeur de l’engagement. 

Dans un monde dont l’individualisme et la défiance devenaient des marqueurs que nous pensions indélébiles, une question se pose, comme un nouvel horizon : sommes-nous en train de retrouver le sens du collectif ? 

Un collectif dont la crise révèle d’autant plus l’urgence qu’elle exacerbe les inégalités. Souvent de façon inattendue, voire à l’inverse de ce que nous imaginions : quand les métropoles comme New-York, Shanghai, Londres ou Paris, temples incontestés de la modernité, se trouvent être les lieux de plus grande précarité sanitaire ; quand l’économie locale prend sa revanche sur celle issue des grands flux internationaux, stoppés net par les fermetures des frontières ; ou quand les solidarités entre  voisins se substituent à l’Etat-providence, dépassé par l’ampleur de la pandémie et par les limites du télétravail. La crise inscrit avec force et naturel le « collectif » dans une construction horizontale dont nous avions peut-être perdu le sens et les valeurs. 

Il revient probablement à chacun d’entre nous de transformer cette ouverture en point de départ d’une perspective nouvelle. Cette évolution passera par deux conditions préalables : que nous acceptions de délier la notion de progrès avec celles qui lui sont systématiquement attachées comme l’innovation, le changement ou l’accélération ; que nous nous libérions d’une logique financière dont la performance est devenue l’emblème de la réussite des sociétés modernes.

La première condition fait débat. Mais elle trouve de plus en plus chez nos contemporains des signes encourageants de vitalité : l’envie de vivre dans des unités urbaines à échelle humaine, la recherche d’une qualité environnementale ou l’appétence pour les circuits courts de consommation. Elles révèlent une vision du progrès qui est moins « technocentrée », mais dont l’innovation ou le changement ne valent qu’à l’aune de la qualité de vie authentique à laquelle ils nous permettent d’accéder. La crise actuelle valorise cette évolution. Elle la stimule. Elle montre à quel point ceux qui vivent en dehors de la promiscuité et de la fébrilité des hubs métropolitains, tout en restant connectés, bénéficient d’un équilibre de vie.

La seconde condition appelle un retournement de nos modes d’organisation. La compétition économique, la frénésie de consommation et l’explosion des déficits budgétaires façonnent un monde dont la finance est maître du jeu. Ces évolutions s’opèrent par consentement mutuel, à la fois des États qui s’endettent au-delà des seuils d’équilibre, des entreprises qui optimisent leur croissance par des effets de levier, mais aussi des particuliers qui consomment à bas coût sans se préoccuper du bilan social ou environnemental des produits qu’ils achètent. Ainsi, la stabilité politique se détermine d’abord par les stratégies des banques centrales. Là encore, la crise démontre cruellement la précarité de ces modèles : quand nos hôpitaux répondent d’une logique productiviste qui les éloigne de leur raison d’être ; quand la complexité des chaines de valeurs prive nos territoires de leurs productions et leurs savoir-faire ; ou quand nos dettes ne sont plus portées par des responsables qui les assument, mais diluées dans des processus de titrisation, la rationalité financière montre à chacun ses limites et ses insuffisances. Elle laisse apparaitre un monde dont les fondamentaux sont fragiles là où l’on pensait qu’ils résisteraient aux pires aléas. Aucun crash-test n’avait anticipé le scenario que nous vivons. 

Cette crise interroge la responsabilité de chacun d’entre nous. Elle fait réfléchir sur la position d’un curseur que nous avions délibérément tourné au maximum de sa puissance jusqu’à ce qu’un virus fasse disjoncter la société. Ceux qui font preuve d’une formidable solidarité au cœur de cette crise, démontrent s’il en est besoin, la résilience de la nature humaine. Rassurant. Admirable. Mais prenons garde à ce que dans quelques mois l’oubli ne vienne pas entamer les motivations de ceux qui aujourd’hui portent cette espérance.

 

Jean-Christophe Fromantin

 

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