La fraternité, condition d’une solidarité efficace

par Jean-Louis Sanchez, le 11/01/2021

Jean- Louis Sanchez est fondateur de l’Odas (Observatoire national de l’action sociale)

Inscrite dans la devise de la République, rappelée sur tous les bâtiments publics la fraternité est une valeur de l'humanité, mentionnée dès le premier paragraphe de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

Souvent confondue avec la solidarité, la fraternité s’en distingue par une dimension affective (le Petit-Larousse mentionne : « lien de solidarité et d’amitié entre les êtres humains ») qui lui confère un caractère plus universel, plus profond, qui nous unit en tant qu’humains, appartenant à une seule et même espèce, l’humanité
.
Jean-Louis Sanchez, fondateur de l’ODAS (Observatoire national de l’action sociale), auteur de nombreux ouvrages sur le vivre-ensemble, nous expose la nécessité pour l’équilibre de notre société de faire vivre cette valeur, en apportant, chacun, une part de nous-même pour créer un lien humain universel.

Les trois piliers de notre pacte républicain : Liberté, Egalité, Fraternité
Conquis et défendus par La Constituante, la liberté et l’égalité sont deux piliers de notre pacte républicain, inscrits dès la première phrase de la déclaration des droits de de l’Homme de 1789. Toutefois, ils ne peuvent à eux seuls constituer la devise d’une société d’harmonie et du vivre ensemble. Isolées, ces deux valeurs conduisent vers une société individualiste, donc divisée, fragilisée et vulnérable face aux dangers du monde ; une société où une trop grande liberté est un péril pour l’égalité, mais aussi où l’égalité peut tuer la liberté. La fraternité est ce troisième pilier qui permet d’arbitrer entre égalité et liberté et crée l’équilibre d’une société. Il a aussi la singularité d’être l’affaire de tous. La liberté et l’égalité se construisent par la loi, et l’Etat se doit de veiller à ce qu’elles s’expriment et cohabitent à tous les niveaux de la société. La fraternité a une dimension plus locale, qui nécessite un entretien quotidien et ne peut se construire que dans la proximité. Les élus locaux, le tissu associatif, mais aussi chacun de nous, peut et doit être un acteur engagé et promoteur du vivre ensemble, de la fraternité.
Revaloriser les espaces et les occasions de socialisation, réactiver la citoyenneté
Depuis les années 70, les espaces et les moments de socialisation dans les écoles, les lycées, les villes, mais aussi les colonies de vacances ou les moments de rassemblements festifs n’ont cessé de décliner, tendant à exclure de la société les plus fragiles et accélérer la perte de repères collectifs. Cette perte de liens sociaux, de repères et de projet collectif, favorise les enracinements dans les communautés d’origine, dans le passé ou la religion et laisse s’installer ainsi la méfiance envers les autres, même les plus proches. Une illustration de cette montée de la défiance est le faible taux de confiance envers son voisin : moins d’un français sur deux accorde cette confiance de proximité ; un des taux les plus faibles en Europe (enquête du Cevipof).
En comparaison, dans la société espagnole, pourtant plus fortement touchée par le chômage et la pauvreté que la France, le lien social s’est maintenu, notamment grâce aux fêtes qui jouent un rôle considérable. Chaque village a une grande fête, telle « Les fêtes des Maures et des Chrétiens » dans le sud de l’Espagne, qui fait fonctionner le territoire toute l’année. Au fil des mois toute la population s’attelle à la préparation de ce moment de rassemblement. Historiquement religieuses, ces fêtes rassemblent aujourd’hui toute la population indistinctement de ses croyances, de son âge, structurent le lien social et évitent l’exclusion des populations les plus fragiles.
Le lien social : un lien vital
Une étude sur « la qualité de vie ressentie », menée auprès de personnes âgées de plus de 75 ans issues de trois villes différentes : Issy-les-Moulineaux, Cannes et Roanne, a enregistré les meilleurs résultats à Roanne, ville où la richesse moyenne est la plus faible des trois villes étudiées mais où persistent des solidarités naturelles, probablement issues de la culture ouvrière, qui expliquent ce résultat. A contrario, à Cannes où les personnes étaient très isolées et, dans une moindre mesure à Issy les Moulineaux, les personnes âgées avaient une vision instable et négative de leur avenir.
Trop souvent perçues sous un angle déficitaire, les personnes âgées sont au contraire des piliers des solidarités, des acteurs éducatifs, des acteurs du lien social et retirent aussi des bénéfices tangibles de ces activités en termes de prévention des risques de dépendance psychique. Une étude canadienne a montré qu’une personne âgée qui n’est pas dans une posture de soutien, d’éducation, d’utilité sociale est beaucoup plus menacée par des risques de dépendance psychique, qu’une qui vit pleinement et activement sa retraite.
De même, une étude a montré que deux tiers des enfants pris en charge par l’aide sociale à l’enfance l’étaient non pour des raisons financières, mais parce qu’issus de familles privées de liens sociaux et de repères. Les liens sociaux apparaissent ainsi comme des facteurs essentiels et objectifs du bon fonctionnement de notre société et leur disparition source de dysfonctionnements importants. Ceci doit nous inciter à revisiter les politiques intergénérationnelles pour qu’elles soient beaucoup plus efficaces qu’elles ne le sont aujourd’hui. La forte implication des « seniors » dans le monde associatif reste en France dérisoire comparée à celle observée dans les pays anglo-saxons,
Solidarités juridiques et solidarités naturelles : une nécessaire complémentarité.
Voté à la quasi-unanimité par l’Assemblée Nationale, le RMI (Revenu Minimum d’Insertion) mis en place fin 1988 visait à résoudre le problème de la nouvelle pauvreté pour passer d’un système stigmatisant de demande d’un revenu de subsistance à un système de droit. Depuis, ces solidarités de droit se sont renforcées et étendues (Revenu de Solidarité Active, Couverture Maladie Universelle, Allocation Personnalisée d’Autonomie pour les personnes âgées, etc.).
Mais alors que l’on aurait pu penser qu’elles allaient entretenir, voire renforcer les solidarités naturelles, elles ont au contraire entrainé leur fragilisation avec le désengagement d’un grand nombre de personnes de leur contribution aux solidarités d’implications, ciment de la cohésion sociale et du vivre ensemble. La solidarité ne peut pas être portée uniquement par les pouvoirs publics, ni se résumer à des aides financières. Elle nécessite l’implication de chacun de nous.
Dès 1999, 300 personnalités allant de la droite républicaine au parti communiste ont signé un appel à la fraternité repris en 2005 par Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac qui ont décidé de faire de la fraternité une grande cause nationale. Deux maires sur trois ont signé une charte de la fraternité, se sont engagés à rétablir des espaces de socialisation, à mobiliser l’opinion pour changer le regard sur les personnes âgées, pour en faire des acteurs du vivre ensemble. Si ces engagements n’ont pas toujours été suivi de réalisations, ils ont toutefois ouvert la voie de la création des « Journées citoyennes » qui dans les 2000 communes où elles sont mises en œuvre sont des occasions de fédérer l’ensemble de la population ou celle d’un quartier autour d’un projet choisi. Lors de cette journée, les habitants se retrouvent pour mettre en œuvre effectivement des réhabilitations d’équipements, d’espaces verts, transformations de bâtiments, projets écologiques…autant d’occasion de réunir des habitants et réactiver la citoyenneté, au-delà du vote et du paiement de l’impôt, et de favoriser la cohésion et l’inclusion.
La réactivation de la fraternité une nécessité face aux enjeux du monde de demain
« Le rétablissement du pacte républicain dans ses trois dimensions ne relève ni d’une idéologie, ni d’une option philosophique, mais d’une analyse et d’une expertise factuelles » souligne Jean-Louis Sanchez.
Le vieillissement de la population, la prise en charge de la dépendance sont des grands enjeux de notre société. Des nouveaux droits ont été mis en place pour apporter des soutiens financiers (APA, PCH…) mais ils doivent s’accompagner du rappel de la responsabilité de chacun pour faire vivre les solidarités naturelles. Les projections à vingt and prévoient deux fois plus de personnes dépendantes et deux fois moins d’aidants familiaux. Le maintien à domicile ne pourra exister que si, en complément de services monétisés ou pris en charge, subsiste et est entretenue une solidarité de voisinage. La solidarité juridique qui permet d’apporter un soutien aux populations précarisées ne peut résister à la massification de la solitude ou de la dépendance. D’où la nécessité de rééquilibrer la solidarité juridique par une solidarité d’implication, de structurer les solidarités de voisinage et d’encourager une implication personnelle de chacun pour apporter sa plus-value aux solidarités de droit. « Cette idée de la solidarité d’implication qui consolide la solidarité juridique, c’est la fraternité et la reconnaissance de notre interdépendance » souligne Jean-Louis Sanchez.
« La fraternité n’est pas une quête d’excellence…elle obéit à une quête de survie face aux défis du monde et relève de l’intérêt de chacun. La reconnaissance de cette interdépendance est essentielle, car il n’y a pas d’autres solutions pour faire face aux grands problèmes d’aujourd’hui, à toutes les vulnérabilités économiques, écologiques, sécuritaires. »
Les caméras ne pourront régler les problèmes de terrorisme, les solidarités de droit ne seront pas suffisantes pour faire face à la dépendance. Sur le terrain de l’écologie l’observation est identique : nous sommes une grande famille sur une petite planète. La mondialisation nous montre chaque jour l’universalité des enjeux économiques et écologiques et notre interdépendance. Si elle a été porteuse d’éléments négatifs sur le plan environnemental elle a aussi habitué les peuples à se connaitre et travailler ensemble. « Dans chaque difficulté il y a une promesse », cite Edgar Morin à 98 ans avec l’agilité d’esprit qu’il a su conserver. La mondialisation peut offrir cette opportunité pour les peuples à condition d’y associer la fraternité…une mondialisation fraternelle.

Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer les lettres d'information des Ateliers de l'Universel.
Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans la newsletter.

Information

Ce site utilise des cookies pour enregistrer des informations sur votre ordinateur. Parmi ces informations, certaines sont essentielles au bon fonctionnement de notre site. D'autres nous aident à optimiser la visite des utilisateurs. En utilisant ce site, vous acceptez d'utiliser ces cookies. Consultez notre politique de confidentialité pour en savoir plus.