Carnet de voyage : Les chemins de vérité


par Jean-Christophe Fromantin
Délégué Général du Forum de l'Universel

Carnet de voyage : Les chemins de vérité

La quête d’absolu, dimension essentielle à la réalisation de tout être humain, passe depuis plusieurs millénaires par des routes, des voies ou des chemins dont l’itinéraire fait sens. Les pèlerinages, patrimoines religieux dont l’origine remontent à l’époque néolithique, jalonnent l’histoire : vers Stonehenge (en Angleterre) dès 2300 av JC ou vers Epidaure au cours de l’Antiquité ; vers Jérusalem, Ouazzane (au Maroc) ou vers La Mecque ; vers le Mont-Saint-Michel ou le long des nombreuses routes qui mènent à Saint-Jacques de Compostelle depuis l’Europe entière, ces itinéraires emblématiques renaissent et voient arriver de nouveaux « pèlerins » de tous les horizons.

J’ai pris cet été le chemin du Mont-Saint-Michel, en vélo, en empruntant un de ces itinéraires contemporains - « la véloscénie » - qui caractérise bien la renaissance de ces routes à forte portée symbolique. Comme d’autres pérégrinations, ce voyage est inscrit à l’inventaire national du patrimoine immatériel et fait partie des Itinéraires culturels du Conseil de l’Europe.

Le renouveau des pèlerinages, dont l’âge d’or remonte au Moyen-âge, procède aujourd’hui de différents facteurs - qui dépassent souvent l’approche religieuse - et tiennent autant de la spiritualité et de la culture que de la découverte, de la rencontre voire du défi sportif. En cela les grands pèlerinages participent d’un patrimoine immatériel et universel dont la fréquentation croissante mérite qu’on s’y arrête. C’est l’expérience que j’ai voulu partager sur les routes et les chemins du Mont Saint-Michel.

Indéniablement, les deux motivations principales des nouveaux voyageurs sont à la fois spirituelles et culturelles. Les 500 millions de pèlerins qui chaque année empruntent ces grandes routes mythiques sont d’abord en recherche d’authenticité. Le silence, l’espace ou la nature viennent compenser le bruit, la saturation et la tendance à l’artificialisation des vies. Le sens que chacun donne à son effort participe d’un besoin indéniable de spiritualité, voire de transcendance. Cette dimension fondamentale, dont le sociologue allemand Harmut Rosa craint que sa quasi disparition ait des conséquences irréparables sur notre équilibre, trouve dans ces grandes routes une réponse forte et authentique. Les vies « hors-sol », conséquences du double effet de la métropolisation et des technologies, renforcent le besoin de « réel » et de « sens ». Ces pèlerinages y répondent. Ils incarnent deux formes de vérité : celle de la géographie, du climat et des reliefs qui soumet chaque pèlerin à ses propres limites et aux aléas de la nature ; celle liée au dénuement que procure l’itinérance à pied ou à vélo, contexte privilégié au travail d’introspection, qui place chacun face à lui-même dans une relation empreinte de simplicité voire d’humilité.

Le patrimoine culturel qui s’est sédimenté tout au long de ces itinéraires mythiques vient abonder la réflexion. Il témoigne de l’histoire grâce aux nombreux marqueurs que les architectes, les artisans ou les artistes ont patiemment positionnés au fil du temps, tout au long des chemins. Ce sont des chapelles, des moulins, des auberges, des gares ou des places fortes ; ils rappellent au voyageur la richesse du patrimoine et les expériences vécues par les générations qui l’ont précédé. Ils abondent l’imaginaire autant qu’ils alimentent la réflexion. L’itinéraire de Paris au Mont-Saint-Michel ne compte pas moins de cinq sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO ; il compte aussi, une multitude de monuments plus confidentiels qui s’observent avec d’autant plus d’émotion qu’ils se découvrent le plus souvent dans leur cadre naturel. Loin de l’effervescence des foules, des modalités des visites et des contraintes qu’imposent les grands corridors touristiques. L’émerveillement retrouve un sens et suscite l’émotion.

Mais il est une autre dimension que tous les voyageurs s’accordent à dire qu’elle se vit particulièrement sur ces grands itinéraires, c’est l’hospitalité. Le dénuement du voyageur, sa solitude, les contingences pratiques qu’impose cette façon de voyager, facilitent les contacts et ouvrent le plus souvent un échange privilégié avec les populations des territoires qu’il traverse. L’hospitalité - que les jeunes qui participaient à la préparation de l’Exposition universelle de 2025 avait positionné comme enjeu central du XXIème siècle - retrouve dans cette approche une acception très authentique. Face à un monde dont la défiance est un invariant, ce contre-exemple montre combien l’Homme, libéré de ses oripeaux, révèle une réalité réconfortante. L’hospitalité ne se décrète pas et l’expérience montre combien elle participe autant d’une disposition respectueuse de celui qui reçoit que de la bienveillance spontanée de celui qui accueille. L’altérité prend alors tout son sens. Le besoin d’eau, un conseil d’itinéraire, une adresse pour dormir, l’histoire d’un lieu sont autant d’occasions de tisser des liens dont la sincérité témoigne de notre Humanité. La gratuité, que le Pape Benoît XVI appelait à redécouvrir dans son encyclique sociale de 2009, mais aussi la charité dont il rappelait qu’elle se réalise dans la vérité, trouvent dans ces expériences de voyage une belle déclinaison.

 Beaucoup d’initiatives sont prises dans de nombreux pays, par les Etats, les collectivités, les instances internationales ou culturelles pour faciliter la renaissance de ces chemins. C’est une chance. Ils s’inscrivent dans un renouveau dont les crises récentes ont rappelé à la fois l’enjeu, la nécessité et l’urgence. Ces grands itinéraires sont à portée de tous. Chacun peut les vivre à son rythme, selon ses propres inspirations. Mais il est un sentiment universel, celui d’atteindre son but après l’effort : le Mont Saint Michel se découvre une vingtaine de kilomètres avant de l’atteindre. Une joie mêlée d’émotion grandit au fur et à mesure que l’on progresse. Chacun vit alors un moment de vérité. Intense.

 Août 2020

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