De la misère à un métier : une approche éducative globale pour retrouver une liberté.


par Pierre Boule et Marie-France des Pallières
Membre du Conseil d'administration et fondatrice de Pour un Sourire d'Enfant.

De la misère à un métier : une approche éducative globale pour retrouver une liberté.

« Les hommes naissent libres et égaux en droit ». Au-delà de cette affirmation fondamentale qui exprime un droit universel, comment peut-on exercer effectivement une telle liberté lorsque notre vie d’enfant commence dans une décharge publique de Phnom Pen au Cambodge, loin de tout accès à l’éducation ? Que peut-on faire, en pareil cas, pour aider des enfants placés dans une situation si extrême ? Implanter, de but en blanc, une école ? Cette seule action, pourtant bien adaptée a priori et bien intentionnée, ne peut tirer automatiquement les enfants de la misère. Il est en effet indispensable d’adopter une approche globale, holistique, qui considère l’enfant et son environnement dans leurs complexités et leurs interactions : c’est bien ce que Christian et Marie-France des Pallières ont mis en place pour permettre, depuis 1995 et jusqu’à aujourd’hui, à plus de 10 000 enfants de trouver la voie d’une vie digne et épanouie…C’est aussi une démarche très pragmatique et empirique qui s’est construite et déployée à partir des sollicitations et des besoins sur le terrain, avec le seul objectif de donner le meilleur aux enfants, de les insérer dans la vie socio- économique et culturelle de leur pays avec tous les bénéfices que ce nouvel horizon leur apporte ainsi qu’à leur entourage…

Bien que l’Association « Pour un sourire d’enfant » (PSE), œuvre au Cambodge, les leçons de cette approche peuvent trouver des applications et être sources d’inspiration pour nos systèmes éducatifs, très focalisés sur la transmission du savoir, et mettant trop souvent au second plan le développement de la personne, son épanouissement et son insertion dans la société.

 

Pierre Boule, Professeur de Philosophie, ancien Chef d’établissement scolaire et membre du Conseil d’Administration de PSE-PACA, s’associant au regard irremplaçable de Marie France des Pallières, évoque l’œuvre « Pour un sourire d’Enfant ».

Du choc émotionnel à l’action

Au départ, il y a un choc émotionnel puissant, provoqué par le spectacle insupportable de dizaines de très jeunes enfants, vivant sur la décharge à ciel ouvert de Phnom Pen, et la conviction que fermer les yeux ou se contenter d’alerter superficiellement sur cette situation était inacceptable ou insuffisant. La nécessité d’agir s’est alors imposée avec pragmatisme, par la mise en œuvre de tous les outils que l’expérience d’une vie professionnelle et familiale avait permis d’acquérir. La première démarche n’a toutefois pas été d’agir avec la vision et les références occidentales, mais d’interroger directement les enfants sur leurs souhaits. Ces souhaits sont simples : un repas par jour et aller à l’école. Face à l'urgence, le couple prend en charge une dizaine d’enfants en 1995, puis une centaine dans le cadre d’une scolarisation de base en 1996 (Mais plus de 250 restent en « liste d’attente »). Face à ce besoin massif, Christian et Marie-France des Pallières prennent conscience de la nécessité de mener une action plus large et de solliciter la générosité de particuliers et d’entreprises lors d’une tournée en France et en Europe. La sensibilité à la détresse des enfants génère des dons ponctuels d’une part et des parrainages (soutiens financiers de long terme, qui permettent une scolarisation des enfants dans la durée). Une particularité de ces parrainages est leur caractère non nominatif tant du côté des parrains que des filleuls, ce qui permet de respecter pleinement la liberté des enfants , de leur famille ainsi que celle des donateurs et de garantir l’égalité entre les enfants

 

Une démarche holistique et pragmatique, ouverte sur l’environnement et les familles pour assurer une prise en charge au-delà de la scolarité ordinaire.

 

Le dénuement et la misère des enfants des décharges ne sont pas uniquement économiques. Leurs parents ont souvent été des enfants enrôlés par les Khmers rouges, n’ayant pas reçu d’éducation ou de façon très chaotique, témoins de scènes atroces, élevés dans un climat de violence omniprésente.  Aujourd’hui parents, nombreux sont ceux qui souffrent de troubles psychologiques importants, d’alcoolisme, dupliquent la violence dans laquelle ils ont grandi et ont des difficultés à élever une famille et respecter leurs propres enfants. Pour les enfants trop malmenés PSE assure une prise en charge dans un internat où ils sont protégés des violences.

Pour tous les autres, la vision n’est pas de soustraire l’enfant à sa famille, mais au contraire de prendre en compte le contexte familial, de mesurer l’impact immédiat des changements de vie induits par la scolarisation, d’en étendre les bénéfices et d’en corriger des effets secondaires. De façon très pragmatique, des actions ont été mises en place au fur et à mesure que les questions se posaient : quand un élève est pris en charge c’est toute la fratrie qui est associée, avec, pour les plus jeunes, la création d’un centre de PMI ou lorsque le cas se présente, la prise en charge spécifique d’élèves handicapés. Cependant, les enfants allant à l’école, la famille est privée des ressources que rapportait leur travail à la décharge. Pour compenser ce manque, et assurer la présence assidue des enfants à l’école, PSE distribue de la nourriture aux familles. Chaque semaine 7 tonnes de riz sont ainsi distribuées.

Cette considération des autres et de l’environnement, ne s’arrête pas aux familles et s’étend au fonctionnement de la vie socio-économique du pays. PSE apporte, sous des formes diverses, des aides à des écoles publiques où des élèves suivis par l’Association sont accueillis et scolarisés, (création de réseaux de soutien scolaire, installation de bibliothèques, financement de toilettes lorsque les conditions sanitaires sont inexistantes, etc.). Ce partenariat avec les écoles publiques s’est développé parallèlement à l'organisation interne spécifique de PSE, en dehors de toute forme d’ingérence dans la sphère politique ou religieuse du pays.

L’ensemble des outils et structures développés témoigne d’une vision très large, complète, de l’éducation. Tous les espaces qui pouvaient requérir une action spécifique pour assurer le développement et le bien-être des enfants ont été investis avec une magnifique efficacité.

La vision holistique de l’éducation se manifeste dans la volonté des fondateurs de dispenser non seulement des savoirs, mais aussi des savoir-faire et des savoir-être. Ils ont cherché à d’instaurer un climat propice à la formation humaine qui permette de construire chez les enfants la relation à l’autre, d’inculquer des valeurs de respect, de respect de la parole donnée, de la différence, du travail, de l’itinéraire de vie de chacun.

 

Aller au-delà de la scolarité jusqu’à une formation professionnelle d’excellence en associant des partenaires privés.

L'idée de départ, commandée peut être par l'urgence, était de donner une formation jusqu'au niveau du brevet, pensant qu’avec ce bagage les enfants pourraient se débrouiller et s’assurer un avenir. Mais cette vision, qui correspond à la proposition de base de beaucoup de nos systèmes scolaires s’est révélée insuffisante. Un certain nombre d’enfants retournait à la décharge municipale, la formation scolaire académique ne débouchant pas sur une insertion socio-économique. Sur la base de ce constat, PSE a mis en place des formations professionnelles, aujourd’hui au nombre d’une vingtaine. Avec bon sens et discernement, ces programmes de formation se sont construits en bénéficiant de la collaboration d’entreprises expertes dans leur métier et des partenariats avec des écoles. Par exemple, la société Norauto apporte des contributions en matériel et en expertise technique pour la filière mécanique ; la coiffure est soutenue et animée par une chaine de l’Est de la France, la filière gestion vente a été épaulée par l'Essec… A l’opposé de l’idée de proposer des formations au rabais (sous prétexte qu'on accueille des enfants qui sont dans une extrême pauvreté), c’est la recherche de la meilleure approche possible qui a guidé le développement de ces filières professionnelles. Pour ces enfants issus de la misère, la formation est le seul levier de réussite : elle se doit donc d’être excellente et efficiente, permettant d’embrayer immédiatement sur une activité professionnelle. Aujourd’hui, la quasi-totalité des enfants qui sort de ces formations reconnues par le gouvernement cambodgien, trouve un emploi qualifié qui leur permet de vivre et de faire vivre une famille.



L’audace, la créativité, la liberté pédagogique et le courage d’exercer cette liberté pour ne laisser aucun enfant sans avenir.

En 1995 le pays était à terre, fortement désorganisé et les écoles en nombre insuffisant pour prendre en charge une jeunesse dans un grand dénuement. Cette situation dramatique offrait, de ce fait, l’opportunité d’une grande liberté, sans carcan administratif qui aurait pu bloquer la mise en œuvre d’initiatives originales qui ont montré leur pertinence avant d’être, pour certaines, copiées et transposées dans le système éducatif public. Parmi elles, le programme de rattrapage scolaire qui scolarise à plein temps les enfants ayant beaucoup de retard, par opposition au rythme habituel à mi-temps dans les écoles publiques, et leur fait faire deux années en une. On peut citer aussi l’organisation de classes de rattrapage pour assurer une meilleure insertion dans une formation ; des cours passerelles qui permettent aux enfants de 14 à 16 ans de basculer vers une formation professionnelle avec une mise à niveau ; la création de « classes préparatoires » qui permettent aux élèves de 17 ans, en fin de cursus de formation générale, d’affiner certaines de leurs aptitudes en mathématique, langue, etc. via une formation accélérée associée à une réflexion sur l’orientation pour donner tous les moyens réussir dans la formation de son choix.

La volonté est d’offrir avec pragmatisme le niveau de flexibilité nécessaire pour ne laisser aucun enfant sur le carreau.

 

Une œuvre collective, à la gestion rigoureuse, fortement enracinée localement

Les fondateurs ont considéré PSE comme le résultat d'un investissement collectif dont le but n'est pas d’imposer des approches occidentales mais de permette aux Khmers de prendre en charge des responsabilités effectives pour la jeunesse de leur pays. La pérennité et l’efficacité de l’association reposent, de façon équilibrée et complémentaire sur des donateurs, des parrains, un réseau de partenaires français ou européens tandis que localement un groupe d’enseignants, de salariés et de bénévoles assurent le fonctionnement quotidien. L’attribution du prix des Droits de l’Homme de la République Française en 2000 et du label IDEAS* en 2018 sont les signes de la reconnaissance d’une efficacité action, d’une gestion rigoureuse à tous les niveaux et d’une gouvernance conçue pour assurer la pérennité du projet. Pour les fondateurs et les administrateurs, ces règles s’imposent par respect pour la générosité des donateurs et par souci d’exemplarité pour les personnels et les enfants.

 

L’œuvre PSE, une source d’inspiration et de réflexion pour nos systèmes éducatifs.

L’œuvre PSE s’est construite avec la contrainte morale de réussir à sauver des enfants dans une situation d’absolue nécessité, mais aussi avec un grand degré de liberté d’action que Christian et Marie-France des Pallières ont exploité, avec intelligence et pragmatisme. Cette liberté, qui fait trop souvent défaut chez nous, est un élément du succès. Elle a permis non pas de traiter les enfants de façon égale, uniforme, mais de traiter chaque enfant de façon adaptée, d’accueillir la diversité et de mettre en œuvre les moyens pour s’adapter à chaque situation et prévenir ainsi le décrochage scolaire.

La réussite de PSE, dans des conditions très dures, invite à se poser la question sur l’organisation et le but de l’école.

Notre société se focalise sur les notes, les contrôles, le dossier scolaire…mais la vie, n’est pas réductible à un dossier scolaire. Cette vision tend à occulter l’essentiel du rôle de l’école qui est la transformation et le façonnement de la personnalité de l’élève, au travers des diverses disciplines et de l’action quotidienne des professeurs. Les cours de français enseignent la littérature, mais in fine c’est la capacité à bien exprimer une pensée, à bien communiquer avec les autres que ces cours développent. L’ensemble des disciplines va permettre de développer les potentialités des élèves dans leur diversité : la sensibilité, la mémoire, les opérations de l’intelligence (déduction, induction, analogie, etc). Tout ce travail, explicité et enrichi par la personnalité des professeurs et la vie collective de l’école, au-delà des matières enseignées, transforme les élèves mois après mois, année après année, pour développer des personnalités « bien dans leur peau et dans leur tête ». Mais l’enseignement très cloisonné, matière par matière, souvent ne permet pas aux professeurs d’avoir cette pleine conscience d’être un activateur du développement de l’enfant, d’avoir la perception de la répercussion de son enseignement sur l’édification de la personnalité des jeunes.  Chaque professeur, cloisonné dans sa matière, ne sait pas ce qu’apporte ses collègues et perd la vision anthropologique de la personne humaine. La perte de cette vision fait perdre le sentiment d’être au service d’une œuvre impressionnante qui est celle d’accompagner un enfant dans son développement et dans son épanouissement pour le conduire à l’autonomie et contribuer à certaines conditions de son bonheur.

 

« S’il n’y a pas de rêve, il n’y a pas de vie » (Christian des Pallières).

Faire du cinéma… le rêve assez inaccessible pour de nombreux enfants dans tous les pays ! Avec une forme « d’audace rationnelle », Christian et Marie-France des Pallières ont créé au sein de PSE, l’école des médias. Sans aucun objectif d’impressionner, cette école a pour vocation de contribuer à l’essor culturel du pays, et est au service des enfants pour leur permettre d’exercer un métier dans ce domaine, au-delà des voies traditionnelles.

Audace, courage, ambition et réalisme : ce sont des principes d’action de PSE qui montrent une efficacité remarquable pour arracher les enfants à la misère, et en faire des hommes et des femmes parvenant à un métier de leur choix, dans lequel ils se sentent pleinement épanouis.

« S’il n’y a pas de rêve, il n’y a pas de vie », est une phrase que les fondateurs se sont aussi appliqués à eux-mêmes. Ebranlés par la situation de détresse des enfants, ils se sont extraits d’une vie classique, voire bourgeoise, pour consacrer leur vie de « retraités » au rêve d’arracher les enfants de la pauvreté. Face à une tâche immense, ils ne se sont pas laissé impressionner. Ils ont su trouver, dans leur union, la confiance radicale pour mener dans un pays à la culture et aux coutumes différentes des leurs, ce combat universel pour extraire des enfants de la misère et les faire accéder à l’autonomie et à la dignité.

Cette cohérence entre le dire et le faire, transpire dans toute l’organisation, des salariés aux bénévoles et aux enfants. C’est à la fois une ambition et une réalité pour assurer le succès de l’œuvre.

 

PSE a formé 4500 diplômés qui mènent une vie digne, qui peuvent aider leur famille et entrent aussi dans une attitude de gratitude et de reconnaissance en aidant eux-mêmes PSE où 6500 enfants sont pris en charge dans les programmes actuels.

 

*Institut de Développement de l’Ethique et de l’Action pour la Solidarité




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