La biodiversité, "notre assurance-vie universelle" en danger.


par Bruno David
Président du Muséum national d’Histoire Naturelle

La biodiversité, "notre assurance-vie universelle" en danger.

Lorsque l’on évoque l’universalité, notre planète s’impose comme emblème de ce bien commun partagé par tous. Face aux bouleversements que nous observons, Bruno David, Président du Muséum national d’Histoire Naturelle, nous expose ses réflexions sur les changements qui affectent la biodiversité, les risques liés, mais aussi les actions à mettre en place pour conserver une planète vivante et vivable pour tous.

La biodiversité : un bien commun de l’humanité.

Tissus vivant de notre planète, étymologiquement « diversité du vivant », la biodiversité est intrinsèquement un bien commun de l’humanité. Cette diversité du vivant sur notre planète est fortement structurée pour des raisons écologiques, certaines espèces préférant la chaleur d’autres le froid, certaines sont aquatiques d’autres aériennes, comme pour des raisons historiques, la configuration des continents et des océans les ayant conduites à évoluer dans tel ou tel lieu. C’est ainsi qu'il n'y a pas d'ours blancs au pôle sud et pas de manchots au pôle nord, car ils sont séparés historiquement et que des barrières écologiques empêchent les ours blancs de franchir équateur et tropiques pour rejoindre le pôle sud et réciproquement pour les manchots. Ces contraintes historiques et écologiques ont façonné la biodiversité et dessiné nos vies et nos paysages

 La biodiversité : « notre assurance vie ».

De la respiration à la contemplation des paysages, en passant par le contenu de notre assiette, la purification de l’eau et les médicaments, « les services » que nous rend la biodiversité sont innombrables. Notre atmosphère avec 21% d’oxygène s’est construite grâce à des formes du vivant qui ont pendant des centaines de millions d’années, rejeté de l’oxygène qui a été ultérieurement utilisé par d’autres organismes pour leur respiration, tout en se protégeant de ses propriétés oxydantes. Les plantes, avec la photosynthèse renouvellent sans cesse cet oxygène. Quand on évoque les plantes, on pense en premier lieu aux grands arbres des forêts. Mais de façon encore plus efficace que les arbres dont la production d’oxygène se limite aux feuilles et donc aux saisons où elles sont présentes, le plancton marin renferme une foultitude d’algues unicellulaires qui sont autant « d’usines à oxygène » essentielles dans cette fonction. Une mise en péril du plancton pourrait ainsi se traduire par une mise en péril de l’humanité.

La diversité des cultures est un moyen de se protéger d’espèces parasites végétales ou animales (champignons, insectes…) qui peuvent proliférer aisément dans le cadre de monocultures intensives, sauf à utiliser quantité de pesticides et fongicides. Notre pharmacopée est aussi très largement issue de la biodiversité. Les remèdes anciens bien sûr, mais aussi une très large part de notre arsenal thérapeutique actuel avec, par exemple, les antibiotiques ou des anticancéreux récents qui sont le fruit de la biodiversité dans sa richesse et ses surprises. On peut citer la Bryostatine, anticancéreux extrait des bryozoaires, petits animaux marins qui ressemblent à des mousses. Ces animaux passent par une phase larvaire et les larves sont protégées de la prédation par des bactéries qui vivent dans un repli de la larve. Ce sont ces bactéries qui fabriquent l’anticancéreux. La découverte peut paraître improbable, elle souligne combien la présence de 2 à 20 millions d’espèces sur notre planète est une assurance vie, un bien commun universel auquel il faut prêter attention dans sa globalité. On ne peut choisir d’éliminer ou de protéger un élément en particulier. Nous ne sommes pas en capacité de faire un tri éclairé entre ce qui serait indispensable, utile ou superflu. La complexité des interrelations nous oblige à préserver des équilibres complexes, sauf à courir le risque de supprimer un élément essentiel dont la disparition conduirait à l’effondrement d’un écosystème et des services qu’il nous rend.

 

Nous sommes tous liés dans une chaîne complexe.

Nous avons vu l’importance du plancton océanique dans la production d’oxygène. Son rôle est aussi majeur dans la formation de nombreux nuages composés de gouttelettes d’eau. Ces gouttelettes résultent de la condensation de la vapeur d’eau issue de l’évaporation des océans sur un point d’ancrage, le diméthyle sulfide (DMS), produit par le plancton. Ainsi la quantité de plancton va agir sur la nébulosité, qui peut elle-même agir sur le plancton… De même le CO2 de l’atmosphère incorporé dans l’océan peut en modifier le pH et agir sur la reproduction d’organismes qui peuvent in fine influer sur le climat général de la planète, bien loin de la source d’émission de CO2. Cet effet « délocalisé » a été observé avec les CFC, gaz employés au XXe siècle dans les aérosols et les réfrigérateurs massivement utilisés dans l’hémisphère nord, qui causaient un trou dans la couche d’ozone à l’autre bout de la planète, entraînant des risques accrus de cancer de la peau chez les populations d’Australie ou d’Amérique du Sud.

Avec bientôt 8 milliards d’habitants sur Terre, l’impact d’actions ou de décisions industrielles, politiques, agricoles… devient massif. Déjà, les grecs de l’époque antique ont eu une influence sur la forêt méditerranéenne, alors beaucoup plus dense qu’actuellement, abritant une faune riche avec par exemple des lions. Son équilibre était instable et sa destruction, même limitée par les moyens et la densité des populations de l’époque a entraîné sa diminution. Aujourd’hui les enjeux sont planétaires. Ainsi, la forêt d’Amazonie est un système qui s’auto-entretient grâce à l’évapotranspiration de la végétation qui produit nuages et pluie qui permettent à la forêt de se maintenir. La destruction quotidienne de centaines d’hectares de forêt entraîne une rupture de ce cycle, pouvant à terme conduire vers son remplacement par une savane voire un désert avec un impact écologique planétaire. Ces cycles vertueux équilibrés sont fragiles et soumis à des effets de seuil dont on ignore souvent la limite et donc le moment où un problème irréversible peut apparaître. La complexité des systèmes et leur interdépendance ne peut qu’être une incitation à les respecter.

 La biodiversité en danger…un patrimoine universel qui disparaît

Les grands mammifères d’Afrique sont en voie d’extinction et avec eux un patrimoine commun à tous. Eléphant, rhinocéros… ces animaux appartiennent à notre histoire, et si l’impact écologique de leur disparition est sans doute limité, l’impact symbolique en est fort. Les raisons de leur disparition : peut-être la chasse, mais plus probablement la pression anthropique associée à un changement climatique ; un ensemble de causes qui agissent aussi de manière plus insidieuse, moins visible et pourtant plus préoccupante. Cette préoccupation concerne notamment le déclin des abondances d’espèces communes : les oiseaux, les insectes, les microorganismes des sols dont la disparition extrêmement rapide doit nous interpeler. C’est ce qu’a voulu faire le Muséum en lançant le 22 mars 2018 avec le CNRS un cri d’alarme : « le printemps silencieux », pour reprendre l’expression de Rachel Carlson qui dès 1962 a alerté aux USA sur la disparition des oiseaux due à l’utilisation des pesticides. Des protocoles d’observation très robustes dans le Val de Sèvres ont montré une disparition des oiseaux des campagnes à une vitesse vertigineuse : leurs populations se sont réduites en moyenne d’un tiers en quinze ans.

 

Un rythme de changements jamais observé auparavant

Depuis l’origine de la vie sur Terre le paysage de la biodiversité a toujours évolué, mais ce mouvement s’effectuait à un rythme compatible avec celui de l’évolution biologique. Aujourd’hui la pression anthropique accélère les choses et la vitesse est au-delà de ce qui est acceptable par la vie, mettant en péril la biodiversité.

Notre planète a connu des crises majeures de biodiversité : sur les 500 derniers millions d’années 5 crises majeures et 50 mineures ont ébranlé notre planète sous l’influence d’immenses éruptions volcaniques, de mouvement des plaques continentales, de météorites et d’oscillations climatiques majeures. Aujourd’hui la part des oscillations climatiques naturelles est infime et le réchauffement est anthropique à plus de 90%. La quantité de CO2 qui était de 280 ppm avant l’ère industrielle atteint aujourd’hui 405 ppm.

Le réchauffement est global, même s’il peut paradoxalement entraîner localement des refroidissements liés à des arrivées d’air froid des pôles, alimentant les discours des climatosceptiques. Il demeure que l’augmentation moyenne de la température de l’atmosphère terrestre est nette. Un tel réchauffement ne serait pas un problème s’il se produisait à un rythme compatible avec l'évolution biologique ; la vie saurait alors s’adapter. Mais nous imposons à la vie sur Terre un rythme de changement qui est de 100 à 1000 fois plus rapide que les rythmes les plus rapides du passé. Nous sommes actuellement sur des pas de temps de l'ordre du siècle ou de deux siècles ce qui n'est rien. C’est cette vitesse qui représente le facteur de risque le plus important.

 

Agir : une anthropisation respectueuse des facteurs qui pèsent sur la biodiversité.

Agir sur le climat, c’est agir sur les émissions de CO2, en contrôlant par exemple nos moyens de chauffage, les moyens de transport... ce qui devrait permettre d’améliorer la situation. Pour ce qui est de la biodiversité, le problème est plus complexe car les contextes comme les causes sont multiples. La meilleure façon est alors d’agir sur les facteurs de pression qui pèsent sur la biodiversité : limiter nos emprises sur les environnements (bétonisation, parkings…), restreindre la surexploitation des ressources, contrôler les pollutions, limiter les transports d’espèces, utiliser moins d’herbicides et pesticides, revoir les monocultures… Il nous faudra de gré ou de force accepter de changer de système afin de retrouver un niveau d’anthropisation responsable et modéré comme celui qui a façonné les paysages équilibrés qui font l’esthétique de nos campagnes, la beauté des paysages que nous aimons et leur richesse.

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