La ville de demain, singulière et humaine ?


par Manuelle Gautrand
Architecte, Prix Européen d’Architecture en 2017

La ville de demain, singulière et humaine ?

 

La population mondiale urbaine connait une croissance massive. Sur les 7.5 milliards d’habitants de notre planète, 53% vivent dans une ville, et plus de 20% dans une ville de plus de 5 millions d’habitants. Les projections pour 2050 prévoient 9.5 milliards de terriens dont 65% d’urbains. Face à cette mutation de l’humanité, Manuelle Gautrand, architecte, lauréate du Prix Européen d’Architecture en 2017, nous livre ses opinions et sa vision sur la ville de demain. Comment garder le caractère singulier de chaque ville, éviter une uniformisation des paysages urbains, et faire en sorte que ces immenses concentrations de populations restent « humaines », agréables à vivre ?

 

La ville, magnifique expression de l’Homme, lieu d’une intelligence phénoménale.

L'Homme a toujours eu un besoin social de se rassembler de créer une structure géographique qui s'est appelée le village avant de devenir la ville et la métropole. Cette première forme de vie sociale a tout de suite eu une énorme intelligence, avec un espace public, une place, une rue, l'église, la mairie, les commerces, le transport à l'intérieur ou à proximité.

C’est l'intelligence du lieu, le genius loci que définissait les romains, pour un lieu singulier où on habite, on travaille, on circule, on se restaure, on se cultive dans une organisation spatiale particulièrement aboutie.  La croissance met les villes face au défi de conserver ce genius loci, unique, propre à chacune d’elle, tout en gérant leur expansion.

 

Face à l’hypertrophie des villes et au risque de globalisation qui se traduirait par une uniformisation, il y a une prise de conscience qu’une ville est la représentation d’une culture à un endroit donné.

 J’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience sur le fait que les villes ne peuvent pas devenir génériques, qu’elles ne peuvent pas s’uniformiser d’un bout à l’autre de la planète au risque de perdre leur attractivité fortement liée à leur capacité à maintenir un ancrage local dans l’histoire et la géographie du lieu où elles sont nées.

 

Les villes sont aujourd’hui confrontées à la nécessité de maintenir une articulation avec leurs racines culturelles, leur pays et la nécessité d’innover face aux questions de mobilité, de mise en réseau…

Une ville comme Singapour arrive bien à relever ce défi en cultivant à la fois un esprit de métropole grandissante et en augmentant la surface perméable, les parcs, jardins et forêts en pleine ville, en exploitant la jungle fertile du lieu et le climat très chaud.

 

C’est typiquement une ville qui sait cultiver ce côté proche de la nature et devenir moderne, accueillir de plus en plus d’habitants tout en ayant un environnement végétal omniprésent même au centre de la ville. Ceci donne à la ville une personnalité singulière avec des grands arbres le long des avenues, qui contribuent au bien-être des habitants créent un ilot de fraicheur, pour minimiser la hausse de températures liées à l’accroissement. Au Brésil, à Rio on sent aussi cette prise de conscience d’un patrimoine naturel exceptionnel pour travailler une architecture et une planification de la ville, qui puise ses nouvelles idées dans la culture locale avec un ancrage historique.

Partout sur notre planète, c’est la mission d’un architecte, d’un urbaniste ou d’un politique que d’arriver à développer sa ville, construire de manière contemporaine en maintenant un ancrage historique.

Comment réinterpréter une culture avec une grande modernité ? Comment retravailler un patrimoine particulièrement divers et dense incluant la mémoire, la culture, l’histoire, la géographie, le climat, le paysage…pour innover et moderniser ? Même en Chine, après le début du boom économique des années 2000 qui a vu la destruction de quartiers entiers de Pékin ou Shanghai pour construire des tours, on sent une prise de conscience de la nécessité de freiner cette urbanisation galopante et de réinjecter une nouvelle forme d’architecture qui s’appuie beaucoup plus sur l’histoire.

 

 L’attractivité de la ville de demain résidera dans sa capacité d’accueillir. Repenser la disposition de l’espace public est une voie essentielle.

Comment un lieu rassemblant des millions de personnes, dans des ilots verticaux urbains peut-il rester accueillant et humain ? C’est là le défi des villes. Ce défi, Tokyo y apporte une réponse en déployant l’espace public sur trois dimensions. En Europe, la verticalité n’accueille que des espaces privés : des logements, des bureaux, au mieux un hôtel.

Lorsque l’on est au trentième étage d’une tour, il faut rejoindre la rue au rez-de-chaussée pour trouver un espace public forcément contraint et dont on est physiquement très éloigné. A Tokyo, l’espace public a conquis la verticalité et l’on trouve des restaurants en étage élevé, des cafés belvédères, des cinémas, des roofs-top accessibles.

En passant de deux à trois dimensions, la ville peut agrandir son espace public pour pouvoir accueillir plus largement et ne pas cantonner ses habitants à travailler et habiter sans lieu de rassemblement.

De plus, l'habitant d'une métropole, en accédant à des espaces publics en hauteur pourra observer sa propre ville, la beauté d’une « skyline », s'orienter, prendre conscience de l’étendue de la cité, avoir des points de repères pour mieux la connaitre, se l’approprier et l’aimer.

 

Concevoir une structure urbaine polycentrique.

Pour éviter un sentiment d’écrasement, la ville de Tokyo s’est développée selon une vraie structure polycentrique, réunissant une dizaine de quartiers, chacun avec son atmosphère propre, ses bâtiments publics, ses architectures exceptionnelles, ses lieux culturels, son quartier administratif… Chaque quartier a son attractivité, et ses habitants peuvent développer un sentiment d’appartenance qu’on ne peut avoir dans une structure de 10 millions d’habitants centrée sur un point. Dans ce type de structure en « peau d’oignon » telle que Paris et sa banlieue, les activités culturelles, les centres administratifs, le tourisme sont très concentrés et un sentiment de déclassement apparait en s’éloignant des lieux centraux. C’est toute une pédagogie associée à des moyens qui peut créer un polycentrisme opérant : des investissements dans des équipements en périphérie, une vraie vie culturelle et économique et, pourquoi pas, comme le suggère Roland Castro, modifier la sémantique pour créer Paris-Créteil, Paris-Saint-Denis…Bâtir ainsi un vrai polycentrisme, comme à Berlin, et s’éloigner des modèles concentriques successifs, limités d’abord par le périphérique puis par des ceintures plus larges… mais toujours centrées sur le cœur de la capitale.

 

L’homme doit garder la maitrise de la ville, créer des lieux de vie partagés, à l’image de ceux de nos villages.

On évoque souvent un idéal de « smart city », de ville intelligente, pour une ville informatisée, robotisée. A mes yeux une ville ne pourra rester humaine que si elle arrive à ne pas être maitrisée par les données ou la surveillance.

Les villes depuis des siècles sont intelligentes par leur structuration géographique et ne doivent pas devenir des structures informatisées, trop maitrisées. L’Homme en tant qu’être physique doit pouvoir garder la maitrise de la ville et en tant que citoyen être un acteur de sa politique ou au moins de celle de son quartier.

L’hyper-connexion des citadins va souvent de pair avec un repli sur un monde de plus en plus petit avec un sentiment de solitude. Une manière de gommer ce sentiment est la création de lieux de vie communs et partagés, comme ceux que connaissaient les villages avec le café, la place, le lavoir…Des réflexions sont en cours sur de nouveaux types d’immeubles avec des espaces privés relativement réduits et des espaces communs partagés (salles de sports, jardins, garderies, voitures en libre-service…) ouverts à tous les résidents mais aussi aux habitants du quartier pour recréer une convivialité et une humanité qui s’effritent.

 

 Recréer un ancrage à la géographie du lieu, à la nature, à la culture.

Le sentiment d’uniformisation et de deshumanisation des métropoles tient souvent au fait que les villes ont oublié la géographie des lieux exceptionnels qui les ont fait naitre : des ports, des fleuves, plaines, plateaux, baies…Elles ont eu tendance à bétonner leur fleuve, décimer leurs végétaux, araser leurs collines. Aujourd’hui on sent un inversement de tendance avec la volonté de mettre en valeur le patrimoine géographique iconique du lieu, de recréer le lien local et écologique avec la nature qui a façonné la ville pour retrouver son cachet unique. Recréer ce lien, c’est souvent permettre aux habitants d’avoir un accès direct à cette géographie, refaire venir la nature en ville, non pour qu’elle soit un fond de décor, mais un élément intégral de la vie urbaine. Barcelone a reconquis son accès à la mer ; à Copenhague l’eau est « vécue » par les habitants avec des accès directs pour des bateaux privés, des decks publics flottants pour pique-niquer ; à New-York « the BIG U project » conçu pour protéger la ville en cas de montée des eaux est aussi une opportunité de créer une ceinture tournée vers la mer et propice aux loisirs.

Rendre nos villes humaines, c'est retrouver la géographie, la nature, et y développer des activités, faire en sorte que le citadin ait conscience de la ville et puisse pratiquer la nature.

Le sentiment d’hostilité de la ville vient du fait qu’on est prisonnier d’un espace rempli de zones interdites. En regagnant l'horizontalité sur la nature et en conquérant la verticalité aujourd’hui consacrée uniquement aux espaces privés, on respire, on retrouve de l'espace, du choix comme dans les petites villes où l’on a cette liberté, d'accéder à la nature, de respirer.

En parallèle de la reconquête de l’espace et de la nature, dans un souci d’affirmer une personnalité unique et de cultiver son attractivité chaque ville a le devoir de faire vivre son histoire et sa culture. Le charme d’une ville réside dans une histoire unique, vivante, qui s’est enrichie au fil des ans et sur laquelle les nouvelles extensions doivent se greffer harmonieusement pour enrichir et perpétuer cette histoire.

 

L’avenir ? La métropolisation ne saurait être infinie.

Aujourd’hui on observe des initiatives isolées de personnes qui rejettent les métropoles et entament des réimplantations locales dans des petites villes. Ce phénomène reste encore marginal. Il ne pourra véritablement s’amplifier et générer une inversion de la métropolisation que par une attractivité retrouvée des petites communes, qui sauront créer un véritable ancrage lié au travail, à la culture à tout un tissus d’activités qui permettront à un plus grand nombre de suivre le mouvement enclenché par quelques-uns. On ne peut que mettre en avant l’étendue, la complexité, mais aussi la beauté des défis qui sont entre les mains des maires des villes ou des villages, acteurs au quotidien de notre qualité de vie.

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