Regards sur le monde actuel - en partant de l’essai de Paul Valery.


par Jean-Pierre LAFON
Ambassadeur de France et ancien Président du BIE

Regards sur le monde actuel - en partant de l’essai de Paul Valery.

Il y a 90 ans Paul Valéry écrivait dans son ouvrage, Regards sur le monde actuel, « Le temps du Monde fini commence ».

 Il soulignait, après des siècles de conquêtes et de découvertes de nouveaux territoires, la fin de cette époque et la contrainte de devoir penser et vivre nos vies sur une planète aux contours connus.

Cette parole revêt aujourd’hui encore plus d’acuité car ce sont non seulement les limites géographiques de notre terre qui sont fixées, mais aussi toutes ses ressources. Nous savons aujourd’hui que les matériaux, les matières premières nécessaires à notre activité ainsi que les éléments les plus indispensables à notre vie tels l’eau et l’air sont menacés.

 

Au-delà de la géographie : explorer les infinis

Dans une soif de prospection, la géographie ayant livré ses secrets, c’est vers les deux infinis que Pascal définissait dès le XVIIème siècle, que l’homme poursuit son exploration.

Vers l’infiniment petit, c’est l’étude des cellules, du génome, des atomes, des connexions entre ces cellules et ces atomes ainsi que tout le domaine des nanotechnologies qui attise la curiosité les chercheurs. L’infiniment petit révèle chaque année de nouvelles découvertes comme les cellules pluripotentes créatrices de vie, particulièrement prometteuses pour le traitement de maladies dégénératives aujourd’hui incurables.

La curiosité pour l’infiniment grand a ouvert la conquête de l’espace. Une conquête qui se décline avec l’exploration d’espaces lointains aux confins de notre galaxie, mais aussi par la création d’un halo technologique peuplé de satellites, de sondes et de stations spatiales reliés à notre Terre. Ce halo a permis d’accélérer et multiplier nos communications, mieux observer l’évolution de notre planète sous ses différents angles, son climat, son agriculture, son écologie et agir en conséquence…

Au-delà du monde de la Terre, c’est tout un nouvel environnement et un nouveau monde que nous inventons et conquérons pour agir et interférer avec notre planète.

 

L’exploration de ces infinis a fait émerger de nouveaux territoires : infotech et biotech qui nous amènent vers des limites inconnues.

Dans le domaine de la biologie cellulaire Exploration du génome, ingénierie génétique, cellules souches…autant de domaines portés par les biotech permettant de faire reculer les maladies ou le vieillissement vers des limites que nous ne pouvons définir aujourd’hui. Des champs immenses de découvertes demeurent notamment pour la compréhension du fonctionnement du cerveau humain

 Dans le domaine du numérique, la croissance exponentielle du recueil des données, la multiplication des connexions entre les hommes, entre les objets, la croissance sans fin des données recueillies et de notre capacité à les traiter et à les utiliser, les développements à venir de l’informatique quantique, démultiplient les possibilités de l’intelligence artificielle et ouvrent des transformations de notre univers, dont là aussi nous ne percevons guère les limites.

Les possibilités immenses qui s’esquissent sont aussi une invitation à questionner le sens de nos ambitions pour le monde dans lequel nous souhaitons vivre et la compatibilité de notre éthique vis-à-vis des évolutions et des implications de la science.

 

Un monde connecté sans cesse plus rapide et plus transparent.

Dans une vision quasi prophétique Paul Valery avait envisagé ce monde « ultra-connecté ». « …A cette période de prospection succède une période de relation. Les parties d’un monde fini et connu se relient nécessairement entre-elles de plus en plus. […] L’acte isolé est terminé ». Ces mots décrivent parfaitement l’évolution de notre société avec des connexions de plus en plus aisées et rapides qui permettent une accélération exponentielle du progrès. Alors qu’il a fallu des décennies ou des siècles pour que les découvertes majeures comme l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité s’implantent dans le monde entier, c’est aujourd’hui en quelques mois que les progrès et découvertes se partagent et se diffusent dans le monde, ouvrant la voie de nouvelles découvertes dans une spirale du progrès.

 

Les défis universels : l’inclusion, la démographie, le climat et l’humanisme.

Cette vitesse des changements et des progrès notamment technologiques apporte des bénéfices indéniables dans les domaines de la santé, de la sécurité, des communications mais elle pose aussi des défis majeurs.

Le premier est l’inclusion : comment faire pour que toutes les générations, tous les pays ou les régions d’un même pays puissent tirer parti de ces transformations et ne soient pas écartés d’un monde « darwinien » ou ne seraient concernés que ceux qui possèdent la capacite d’adaptation permanente et ou les autres seraient laissés en marge de l’évolution du monde ?

Comment inclure toutes les intelligences et non seulement celles qui sont connectées et ne pas cultiver de nouveaux clivages ?

Un deuxième défi est la démographie avec des impacts écologiques et politiques. En un siècle la population mondiale a été multipliée par quatre passant de deux à huit milliards d’habitants consommateurs d’énergie, de ressources, producteurs de déchets de toutes natures dont la gestion demande une adaptation permanente et pose un défi croissant pour notre avenir et l’équilibre climatique. L’explosion démographique de l’Afrique, du Moyen Orient ou de l’Amérique du Sud a généré une population jeune, qui via les médias et réseaux sociaux appréhende le confort de vie et la richesse de la vieille Europe ou des Etats-Unis et souhaite rejoindre ces territoires perçus comme des Eldorado. Quelle réponse humaine, politique, économique apporter à ces migrations ?

Un troisième défi, le défi climatique est à nos portes, consécutif aux dérèglements engendrés par les activités de toute nature d’une population croissante qui s’est trop souvent développée sans prise en compte des considérations environnementales, et sans se soucier des conséquences de ses rejets dans l’atmosphère ou les océans. Les solutions existent, leur mise en œuvre est une question de volonté et de prise de conscience de notre communauté de destin pour notre planète. Les échéances peuvent être plus proches que nous ne le soupçonnons.

Le défi est aussi éthique : directement lié à nos connexions, à la transparence de nos actions enregistrées, vues, observées, partagées. Le secret devient impossible ; bien plus, la manipulation, le détournement à notre insu des informations comme des objets ou l’influence malveillante téléguidée constituent désormais une réalité.  Paul Valery écrivait à ce propos il y a presqu’un siècle des pensées visionnaires : « Des moyens un peu plus puissants, un peu plus subtils, permettront d'agir à distance non plus sur les sens des vivants mais sur les éléments plus cachés de la personne psychique. Un inconnu excitant les structures mentales et affectives imposera aux esprits des illusions, des impulsions, des désirs, des égarements artificiels ». Quelles protections mettre en place pour conserver une vie privée, éviter l’intrusion d’organisations malveillantes dans notre intimité, préserver notre autonomie ? C’est en partie la question à laquelle doit répondre la cybersécurité autre face de notre monde hyperconnecté.

 

Garder le sens de la mesure.

Le monde est changement, nous le savons.  Mais l’accélération des dernières décennies est saisissante, porteuse aussi de risques et de dangers majeurs. 

Notre nature est partagée entre « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté » (Antonio Gramsci). Les progrès dans les domaines des technologies, de la biologie, de l’intelligence artificielle peuvent-ils nous conduire à ce que les grecs définissaient par « l’hubris », une folie des grandeurs, une mégalomanie coupée du réel et potentiellement destructrice pour notre humanité ?

L’optimisme de la volonté ne peut que souhaiter que le sens de la mesure développé par les classiques grecs ou par Montaigne s’impose à nos esprits. Devant cette avalanche de découvertes, cette accélération des changements du monde, garder raison et revenir à la conscience de ce qu'est la nature profonde de l'homme, à la fragilité de l’être humain au sein de son environnement terrestre et ne pas nous laisser aller à l'ivresse et au vertige  sans contrôle du progrès.

 

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