Sauvetage des migrants et hospitalité : des valeurs universelles au coeur de l'actualité


par Francis Vallat, Président d’honneur de SOS Méditerranée - Pascal Brice, ancien Président de l’OFPRA

Sauvetage des migrants et hospitalité : des valeurs universelles au coeur de l'actualité

 

Images de la jungle de Calais, image d’une capitaine de bateau arrêtée parce qu’elle a sauvé des naufragés, crise politique européenne pour répartir 82 migrants… autant de faits qui montrent à quel point l’immigration, l’accueil des étrangers sont des sujets qui nourrissent des clivages politiques et identitaires mais aussi nous interpellent collectivement sur les valeurs d’hospitalité que nous voulons faire vivre dans le respect de chacun.

Francis Vallat Président d’honneur de SOS Méditerranée et Pascal Brice ancien président de l’OFPRA mêlent leurs réflexions à leur expérience de terrain sur ce thème au cœur de l’actualité et de nos consciences.

La création de SOS Méditerranée : ne pas accepter l’inacceptable.

Sous l’impulsion d’un capitaine de la marine marchande allemande, Klaus Vogel, heurté par les scènes terribles qu’il avait vécues en Méditerranée et d’une experte d’opérations humanitaires, Sophie Beau, SOS Méditerranée est né en 2015 en réaction à l’arrêt de l’opération Mare Nostrum. Montée et financée par l’Italie suite au naufrage meurtrier au large de Lampedusa cette opération réunissant des navires d'Etat, des navires de la Guardia di Finanza et des navires garde-côtes a permis de sauver 150000 personnes. Fin 2014, le gouvernement italien y met fin sous le poids des critiques formulées au nom de la théorie de « l'appel d'air ». Cette théorie, pose que les bateaux de sauvetage ne sont pas la solution mais le problème, et que c'est parce qu'il y a des sauvetages qu'il y a des migrants et non pas parce qu'il y a des migrants qu'il y a des sauveteurs. « Sous toutes les apparences du bon sens, cette théorie se révèle dangereuse et absolument fausse avec pour preuve l’augmentation des flux de migrants en l’absence de bateaux de sauvetage et l’explosion du nombre de noyés qui s’élève, à minima à 60000 depuis le début de la crise des migrants au large des portes de l'Europe. En tant qu’homme de mer cette situation inacceptable me préoccupait et je cherchais à agir.  Aussi quand Sophie Beau, fondatrice de SOS Méditerranée, qui était à l’époque une toute petite structure, est venue me trouver j’ai tout de suite accepté » déclare Francis Vallat qui apporte son immense expérience maritime au projet. Armateur pendant 30 ans, Président de l’Institut Français de la Mer et fondateur des clusters maritimes français, puis européens, il aide à trouver un bateau, l’affréter, l’aménager avec notamment un petit hôpital et organiser les sauvetages dans les eaux internationales. « Je me suis dit que c'était peut-être ce qui manquait à ma vie active, cette dimension d'essayer de participer à la problématique du sauvetage ». D’une aide à la mise en œuvre du projet à une implication de plus en plus grande jusqu’à la présidence de SOS Méditerranée qu’il occupe de 2016 à juin 2019 Francis Vallat, aujourd’hui administrateur de l’association, a vécu au cœur du sujet brulant de la crise des migrants. Il a appréhendé les enjeux politique, humain, humanitaire, sociétaux, etc. mais aussi les enjeux de vérité et de droit qui pèsent sur les actions de l’association et plus largement sur le sauvetage en mer.

 

Une seule mission : le sauvetage dans le respect du droit et de nos valeurs

L’action de SOS Méditerranée est exclusivement le sauvetage. La mission de l’association est de sauver, protéger, soigner à bord et témoigner. L’obligation de sauvetage, qui n'est qu'une illustration du droit sur la non-assistance en personne en danger, vécue avec encore plus de coeur chez les marins dont c'est la tradition, est une composante à part entière du droit maritime. Le droit impose dans un premier temps de sauver, puis d’amener le plus vite possible les naufragés dans un port sûr le plus proche possible du lieu de l'événement. Ainsi les bateaux de SOS Méditerranée portent secours, protègent et soignent les rescapés jusqu’à un lieu sûr dans le respect de la loi et de la légitimité des autorités. Ce respect des textes, des autorités, des zones de sauvetage placées sous la responsabilité de pays qui doivent donner leur accord avant toute intervention est constant, et fait que jamais aucun des bateaux de l’association n'a été arrêté.

En complément du respect du cadre légal, l’association s’est construite et cimentée autour d’un système de valeurs, que l’on peut qualifier d’humanistes, républicaines, démocrates, chrétiennes au sens historique, etc. qui constituent son identité, unissent et réunissent la diversité des soutiens et donateurs au nombre de 55000 aujourd’hui. « Issus de droite et de gauche, ouvriers, chefs d’entreprise, employés, cadres etc. il y autant de diversité qui nous soutient que de diversité qui nous attaque » souligne Francis Vallat. Au sein de ces soutiens les opinions sur les questions migratoires sont loin d’être homogènes, c’est pourquoi elles ne sont pas l’objet de l’association qui exploserait dès lors qu’elles seraient un enjeu. « Ce qui nous unit, poursuit Francis Vallat, c'est que la solution ne peut pas être qu'ils (les migrants ndlr) coulent. Si on trahit ces valeurs en laissant couler tous ces gens c'est notre âme qui coule avec ! Je comprends bien que la question migratoire est complexe (…) mais il y a une chose simple et je ne comprends pas qu’elle puisse être discutée, c'est le sauvetage. C'est ça qui nous unit, c'est le ciment ».

Pour ce qui est des moyens, l’association s’appuie sur un bateau d'environ 70 mètres, L'Aquarius à l’origine et maintenant L'Ocean Vicking, avec 30 personnes à bord.  Cette équipe se répartie entre un équipage de conduite, 12 à 13 sauveteurs formés dans des centres de formation, des médecins et logisticiens de MSF (Médecins Sans Frontières) et, toujours à bord, des journalistes et photographes professionnels de journaux du monde entier et de toutes opinions de façon à témoigner de la vérité et répondre aux fake news.

 

2015-2017 : des honneurs à la criminalisation

Jusqu’à fin 2017, SOS Méditerranée bénéficiait de nombreux soutiens illustrés par l’attribution du Label Grande-Cause Nationale 2017, du prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix par l’UNESCO, du prix du citoyen européen à Francis Vallat ou encore du prix franco-allemand de la presse. En 2018, avec les changements politiques en Italie, la fermeture des ports, s’installe la criminalisation des actions de l’association, en même temps que l’opération européenne Sophia qui faisait 70% des sauvetages était éloignée des côtes italiennes avant d’être aujourd’hui privée de bateaux. La criminalisation s’alimente de la théorie de l’appel d’air, ou de calomnies sur des activités de sauvetage en dehors des eaux internationales, etc. Toutes ces accusations dont la nature calomnieuse est démontrable à chaque instant via les données AIS ou les contrôles portuaires ont fait que SOS Méditerranée a perdu le bouclier juridique et le bouclier de vérité dont elle bénéficiait.

Ainsi l’association a dû se séparer de l’Aquarius, suite à des pressions sur les Etats dont le bateau a battu successivement pavillon. Il a été le seul bateau au monde, parfaitement entretenu, contrôlé à chaque toucher portuaire, répondant à toutes les conventions à se voir refuser ou retirer un pavillon, les états craignant pour leur flotte et les recettes qu’ils en retirent.

Plus de 37000 vies sauvées

Depuis février 2016, 37000 personnes ont été secourues par l’Aquarius, puis l’Ocean Vicking. Toutes les femmes recueillies, sans exception, ont été violées, il y a 20% de mineurs sans leurs parents et un bon tiers des hommes ont été torturés. On distingue trois grands groupes d’origine de migrants. Le premier compte des personnes de diverses nationalités africaines qui vivaient dignement avec leur famille en Libye qui a toujours été un fort pays d'immigration, et qui suite à la chute de Kadhafi se sont retrouvées prises au piège du chaos dans lequel a sombré le pays. Le deuxième contingent regroupe tous ceux originaires de pays en guerre ou quasi guerre : l'Erythrée, le Soudan, le nord du Mali, le nord du Nigéria où régulièrement les hommes de Boko Haram massacrent ou enlèvent des jeunes filles. La nature de ces profils, évidemment éligibles au droit d’asile, est la deuxième réponse à la théorie de l'appel d'air. Ils montrent que ce n’est pas la quête de l'eldorado européen qui pousse à la migration, mais la fuite d’un enfer et notamment l’enfer Libyen où se produit tous les jours un crime contre l'humanité. 

Le troisième contingent est celui des migrants économiques, pour beaucoup issus de pays de l’Afrique de l’Ouest. Ils ne relèvent pas du droit d’asile, mais les conditions qui les amènent à prendre des risques fous pour une vie décente invitent à réfléchir à la liberté de circulation si évidente pour nous ou nos enfants lors des études ou pour enrichir nos carrières professionnelles et qui est refusée à des personnes qui en ont un besoin quasi vital.

 

Faire vivre l’hospitalité dans nos sociétés et affronter sans détour toutes les questions

 « Valeur et principe vital, l'hospitalité relève à la fois de l'intime et du collectif », souligne Pascal Brice. Pendant six années à la tête de l’OFPRA, et encore aujourd’hui, Pascal Brice s’est consacré à la manière dont nous serions collectivement capables en France, en Europe, dans le monde développé de faire vivre cette valeur. La faire vivre d’une part dans sa dimension d'obligation car il y a dans l'hospitalité ce qui relève d'une obligation juridique, religieuse pour certains, morale, inscrite dans la constitution Française, qui veut qu'il y a obligation d'accueillir au titre du droit d'asile, celles et ceux qui fuient les persécutions et les crimes. Il y a aussi dans l'hospitalité ce qui relève de la bonne compréhension de l'intérêt de nos économies française ou européenne au vu de ce que nous savons de l'évolution de la démographie. Aujourd’hui en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, la violence du débat sur ces questions ou celle de certaines situations peut donner parfois le sentiment que nous sommes notamment en Europe sur une pente suicidaire. « Lorsqu'en juillet dernier, une capitaine de navire, Mme Rackete est emprisonnée en Italie pour avoir sauvé des personnes je m'interroge à ce moment-là sur le signal qu'on donne à notre jeunesse, mais aussi sur ce que nous sommes. C'est quoi une société où on met en prison quelqu’un parce qu'il a sauvé des gens qui étaient en train de se noyer ?» évoque Pascal Brice, rejoignant l’émotion vécue par Francis Vallat. La même semaine un bombardement sur un centre de rétention en Lybie tue 80 personnes retenues dont très certainement une partie avait été récupérée depuis les eaux européennes. « A froid, c'est un moment que je juge terrifiant du point de vue de ce que nous sommes et qui mérite je pense que nous affrontions enfin de manière déterminée, ces questions-là car je les crois vitales pour ce que nous sommes » poursuit-il.

 

Retrouver un débat serein, hors des postures contre-productives.

Retrouver de la sérénité, c’est tout d’abord se confronter à la réalité des chiffres. Depuis une quarantaine d’années la France et l'Europe ont fait le choix de politiques migratoires restrictives suite aux premières crises économiques des années 70.  La réalité peut être différente et la perception de la réalité par les citoyens peut l’être aussi. L’Europe est régulièrement traversée par des crises de l'asile, notamment entre 2014 et 2018 où l'Allemagne et la Suède ont été au coeur des arrivées de Syriens, d'Irakiens, d'Afghans, avec plus d'un million en Allemagne en 2015-2016 au pic de cette crise. La France, où 120000 demandes d’asiles ont été enregistrées l’année dernière n'a jamais été au centre de cette crise, ce qui n'enlève rien au caractère exacerbé des tensions politiques autour de cette question.

Face à cette réalité, Pascal Brice attribue une partie des difficultés liées aux questions migratoires à une structuration du débat public depuis plusieurs décennies autour de trois types d'attitudes qu’il juge « également contre-productives ». La première attitude, très répandue, est la négation du problème : « la question de l'immigration ne pose pas de problème, surtout parlons en le moins possible ». Cette attitude touche aujourd’hui à ses limites, tant il parait assez logique qu'une société comme la nôtre, ainsi que d'autres sociétés européennes, dans des moments de tensions sociales fortes, de mise en concurrence dans un monde globalisé, de tensions identitaires et culturelles, soit travaillée sur la question de l'hospitalité, de la place de l'étranger. C'est une réalité qui n'est pas historiquement nouvelle et c’est logique ! « Le déni relève de l'aveuglement. Il faut affronter ces questions-là parce qu'elles travaillent le corps social et pas seulement les classes populaires. C'est une réalité qu'il faut affronter » souligne Pascal Brice.

La deuxième attitude très répandue depuis longtemps, est celle que Pascal Brice appelle « les postures martiales non suivies d'effet ». L’illustration est celle d’un nouveau gouvernement ou ministre qui annonce qu’il va régler ce problème, et procéder aux expulsions que tous ses prédécesseurs avaient été incapables de faire. « Jusqu'alors ça n'a pas réellement marché », souligne-t-il « La seule conséquence de cette attitude est de faire monter les inquiétudes publiques, le sentiment d'impuissance et la conviction qu'au fond on vous raconte des histoires, ce qui dans un corps social travaillé par des tensions sociales et identitaires n'est pas recommandé ».

La troisième attitude, plus présente dans le débat public que dans les politiques publiques, est celle qu’il nomme « la surenchère ». C'est l’attitude "on accueille tout le monde ; tout le monde est le bienvenu ; ce n’est pas un problème ». A l’issue de six années à la tête de l’OFPRA, Pascal Brice dresse le constat que l’accueil devient un problème majeur s’il n’est pas organisé et maitrisé.

 

Organiser et maitriser l’accueil

« Rien n'a été plus contre-productif en Europe dans ces années de crise de l'asile, que les arrivées massives en Grèce et en Allemagne en 2015 et 2016, hors de tout contrôle, y compris du point de vue de la menace terroriste qui a pu s'exercer contre notre pays en fin 2015 ». Bien que totalement marginale dans l'asile parce que les demandeurs d'asile fuient les terroristes, la menace terroriste est une réalité que l'on ne peut pas nier. L’OFPRA ne peut qu’être complètement investi dans la mise en place des dispositifs d'identification de la menace terroriste dans la demande d'asile, pour écarter le risque qu’une personne qui serait protégée en tant que réfugié dans notre pays commette un attentat.

« Le désordre dessert l'accueil » poursuit Pascal Brice, et ce, tant pour les demandeurs d’asile que dans l’esprit du public. A l’inverse un accueil maitrisé et organisé fonctionne.

L’exemple des 10000 personnes que l’on a convaincu de quitter le bidonville de Calais entre 2015 et 2016, qui ont été accueillies partout dans le pays dans des petites unités en est une illustration. Passées les premières difficultés, les appréhensions exprimées dans des réunions houleuses des populations avec les maires, les questionnements de riverains d’un quartier ou d’un village voyant arriver une vingtaine ou une quarantaine d'africains, le constat est très positif. « En région parisienne, en Loire Atlantique, en Auvergne, dans les Pyrénées Orientales, dans le Doubs, dans le Pas-de-Calais, partout où les maires ont tenu, et je rends hommage aux élus, où les travailleurs sociaux ont fait le boulot, où les Préfets ont fait le boulot, où les bénévoles sont venus on se bat pour maintenir le centre d'hébergement au bout de quelques temps. Ce n'est pas une belle histoire que je vous raconte, c’est parce que c'est organisé et maitrisé » conclut Pascal Brice.

 

« Pourrir la vie des gens » n’est pas une solution.

« Les postures martiales non suivies d’effet » ont un lien très puissant avec la peur de l’appel d’air régulièrement mentionné, qui tend à dire « n’ayons pas un accueil trop favorable car sinon, tout le monde va venir ! » ou « laissons trainer les gens à la rue pour dissuader les autres de venir ».  Cette attitude parait très pernicieuse car elle provoque les campements au Nord de Paris ou dans le centre de Nantes, de l’indignité pour les personnes, et elle aggrave le problème dans l’esprit public au vu des gens à la rue. C’est donc dans des missions de protection, clairement et rigoureusement encadrées, qu’il faut se tourner, telle celle montée pour une centaine d’Erythréens en 2015 à Calais, ou en dehors de nos frontières au Niger et au Tchad qui permettent un accueil digne et raisonné. Toutefois toutes ces situations restent problématiques et appellent de nouvelles approches.

 

Un appel à réécrire le droit des étrangers

« Le déni de la réalité », « les postures martiales et la tentative de dissuasion qui ne fonctionne pas » ainsi que « la surenchère » dominent le débat public depuis 30 ou 40 ans et nous ont menés dans l'impasse de la situation actuelle. En France et en Europe existe le droit au séjour des étrangers. Le droit français est dense, mais il n'est pas appliqué ce qui alimente la crise démocratique. Face à ce constat d’échec patent, et fort de son expérience de de six années à l'OFPRA, Pascal Brice, associé à des praticiens du droit au séjour mais aussi  à un préfet, un patron d'association, un chef d'entreprise, un syndicaliste, des juristes, travaille à une réécriture de ce droit des étrangers, pour sortir de cette impasse. La volonté de ce « collège de praticiens » est de construire un droit qui soit juste, digne, répondant aux exigences d'obligation d'accueil pour l'asile et aux besoins de l'économie française, et qui soit un droit applicable pour mieux accueillir, mieux protéger et faire respecter les limites. Ces règles de droit doivent être claires transparentes pour fixer des critères de droit au séjour qui soient pleinement appliquées dans leur potentialité d'accueil et de protection mais aussi dans leurs limites pour construire un rapport serein aux migrations. 

 

Un droit des étrangers qui doit prendre en compte plusieurs dimensions de l’hospitalité.

Le premier élément à considérer est le droit d'asile. « Il a une spécificité historique, affective, constitutionnelle, liée à nos engagements internationaux qui font que l'accueil des persécutés et des personnes qui fuient les conflits est une obligation absolue » rappelle Pascal Brice. Aujourd’hui, après les échecs de l’Europe en ce domaine, qui sont aussi les nôtres, il faut le revoir et notamment tourner le dos au règlement dit « de Dublin » qui a montré son inefficacité voire sa toxicité. Ce règlement stipule qu’un réfugié doit demander l’asile dans le premier pays européen qui l’a accueilli. Dans notre pays, un nombre important de demandeurs d’asile arrivés par l’Italie ou l’Espagne stagnent dans les centres d’hébergement à ne rien faire, avec un impact désastreux dans l’esprit public. La règle de Dublin veut que l’on essaye pendant un an et demi de les renvoyer vers le pays par lequel ils sont entrés en Europe. Cela alimente la confusion, le rejet de l’étranger, et le plus souvent cela ne sert à rien car in fine seuls 20% repartent dans le pays d’arrivée. Un demandeur d'asile sur deux est aujourd'hui à la rue en France. « Ce vers quoi nous devons aller c’est un système d’instruction, tel qu’il a été pratiqué à la demande du Président de la République à partir de 2018 avec l'Aquarius à Valence, puis en Italie, à Malte et qu’évoquait Francis Vallat : un accueil dans des centres d'hébergement de qualité dans les ports où la demande d'asile est instruite. Les instructions doivent être rapides ; celles et ceux qui ont droit au séjour doivent bénéficier d’une politique d’intégration renforcée et ceux qui ne relèvent pas du droit d’asile doivent être reconduits »

Toutefois la revisite du droit d’asile ne peut suffire à régler la question de l’immigration en France, en Europe et dans le monde aujourd’hui. « C’est là une conviction à laquelle je suis arrivé et qui n’était pas ma conviction d’origine à mon arrivée à l’OFPRA. » souligne Pascal Brice. La réalité est qu’en France et en Europe les portes de l’immigration légale sont fermées - à l’exclusion du cadre légal du regroupement familial et des étudiants- ce qui fait que toutes les demandes, justifiées ou non, s’engouffrent dans cette seule voie encore ouverte.

« En plus d’une application sans faux-semblant d’un droit d’asile pour les persécutés il faut créer un deuxième étage du droit à l’hospitalité qu’on pourrait nommer « la protection humanitaire complémentaire » évoque Pascal Brice. Ce chapitre pourrait couvrir la réflexion sur le défi immense que promet d’être les déplacés environnementaux, mais aussi à plus court terme la situation de personnes qui sont en détresse humanitaire mais ne relèvent pas du droit d'asile tel qu’il est.  Aujourd’hui ce droit ne s'applique qu'à des personnes qui ont des risques dans leur pays d'origine. Ainsi les femmes violées en Lybie, détruites par les violences qu'elles ont subies mais qui viennent de pays d'Afrique de l'ouest où elles n'ont pas de risque, les femmes victimes de traite des êtres humains et qui sont sur les trottoirs de grandes villes, des personnes qui sont détruites physiquement ou psychiquement ne relèvent pas du droit d’asile. Notre devoir est de les accueillir et de ne pas les reconduire mais à la condition absolue que des critères précis et transparents soient mis en place au risque de faire de la régularisation massive déguisée. C’est à notre pays de mettre en place ces critères, clairs, transparents, et de les appliquer avec rigueur. 

Le troisième étage du droit de l'hospitalité est la migration économique légale. « Je pense que le moment est venu d'organiser la migration économique légale en fonction des besoins de l'économie, par bassin d'emploi » mentionne Pascal Brice qui suggère d’intégrer dans cette démarche les partenaires sociaux et notamment les syndicats, pour répondre à l'inquiétude des salariés sur les conséquences de l'immigration sur leurs conditions de travail et les salaires. 

« Enfin, cette maison elle a un toit » insiste Pascal Brice. « Ce toit, ce sont les limites de ce droit. Une fois que nous aurons réécrit ce droit selon les différents étages, il est indispensable de faire respecter les limites. C'est à dire que les gens qui n'ont pas droit au séjour doivent effectivement repartir et pas dans seulement dans les discours ou sur les tribunes »

Pour rendre possible cette évolution nécessaire, la gouvernance actuelle doit évoluer. Concentrée depuis 2010 au niveau du ministère de l’Intérieur elle doit s’ouvrir vers une approche interministérielle réunissant une pluralité d’expertises, de regards, de compétences, mais aussi avoir un ancrage indispensable dans les territoires, au regard du rôle crucial que jouent les élus locaux et la société civile sur ces questions de l’accueil. 

Une politique de l’asile ainsi construite et partagée par tous les acteurs de la société et des territoires peut remettre de la confiance et de la sérénité dans un domaine aujourd’hui secoué par des dysfonctionnements à tous les niveaux.

 

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