Y-a -t-il une capacité d’universalité dans le monde ? Quels défis, quels rôles pour la communication


par Dominique WOLTON
Directeur de recherche au CNRS en sciences de la communication

Y-a -t-il une capacité d’universalité dans le monde ? Quels défis, quels rôles pour la communication

Face à ces questions, Dominique Wolton, propose une interrogation sur l’existence de valeurs et sur la capacité à transcender les différences et les intérêts particuliers pour retrouver le bien commun de l’humanité.

Depuis le XVIIIème siècle, le défi de l’universalité est inchangé et reste entier aujourd’hui.  Dans une confusion, et une illusion on a pu croire que la mondialisation économique et les nouvelles techniques de communication allaient faciliter l’universalité…mais elle n’en est que plus difficile.

 

Les nouvelles technologies, les mégalopoles : l’illusion du rapprochement.

Depuis leur avènement, les nouvelles technologies permettent sans cesse d’accroitre les échanges, leur rapidité, le volume d’information et l’interactivité en véhiculant la promesse d’une meilleure compréhension entre les hommes. Mais ce message d’idéal se révèle erroné.  

On pouvait penser de bonne foi que multiplier les canaux de communication, le volume d’information, l’interactivité allait nous rapprocher. Dans un effrayant paradoxe, cette abolition des distances ne fait que mieux révéler ce qui nous éloigne, accroissant la perception des différences culturelles, créant des problèmes de cohabitation et poussant au communautarisme.

Les réseaux sociaux deviennent un lieu privilégié d’expression de ces communautés fermées, où se rassemblent des gens qui partagent les mêmes pensées, loin d’une société où vivraient, dans une cohabitation sereine, des personnes différentes. C’est ce lieu de liberté que les villes offraient du xviiie au xxsiècle, en contraste avec les campagnes qui vivaient alors en cercles fermés. Mais la densification, la standardisation, la promiscuité au sein des mégalopoles, outre les problèmes écologiques qu’elles génèrent, ont créé un terreau favorable à la montée de la haine de l’autre, de communautarismes défensifs, radicalisables. La métropolisation et la digitalisation qui devaient être des sources de rapprochement se révèlent sources d’isolement ou de sentiment d’isolement.

De même, la vitesse de communication, outil formidable à titre individuel, se révèle un poison à titre collectif en favorisant l’interaction, n’autorisant pas le temps de la connaissance de l’autre. Dans un couple, dans une famille si l’on arrive à vivre ensemble, c’est aussi parce que l’on passe du temps ensemble à se connaitre, se comprendre au-delà de nos différences. Le temps, même « perdu », est la condition de la communication humaine, contrairement à la vitesse des interactions technologiques.

 

L’universalité, c’est trouver des valeurs communes à l’humanité. Il n’y a pas d’universalité sans altérité et sans humanisme.

On a confondu globalisation, mondialisation et universalité, trois mots qui n’ont aucune similitude, aucune synonymie. « La globalisation c’est de l’économie, la mondialisation c’est de l’économie plus des techniques et l’universalité ce sont des valeurs, des valeurs humanistes. » résume Dominique Wolton.

Ainsi, l’universalité n’a rien à voir avec la mondialisation, standardisation généralisée qui ignore ou nie les différences, supprime les frontières. L’universalité se situe clairement du côté des valeurs, et l’on ne devrait pas penser mondialisation sans universalité. On pourrait même considérer l’universalité comme « l’inconscient de la mondialisation », universalité et inconscient ayant en commun de ne pouvoir être touchés, mais d’être présents et de transcender les différences. Mais la mondialisation a tendance à s’affranchir de l’universalité, la réifier, la transformer, la détourner au profit d’une uniformisation.

 

La crise de l’universalité apparait comme une crise de la reconnaissance de la diversité culturelle, une crise de l’uniformisation, une crise de la vitesse, une crise de la confusion des valeurs. On a confondu progrès technique avec progrès. Ce n’est pas parce que l’Autre est aujourd’hui plus accessible qu’il est plus compréhensible, c’est même précisément l’inverse. Plus nos différences sont visibles, plus elles créent des tensions. Malgré tous les outils de communication on ne se comprend pas mieux et les haines et les conflits persistent...Il n’est pas dit que l’homme est meilleur parce qu’il passe des heures en interactivité. La vitesse accélère les contacts, la communication humaine suppose du temps perdu pour s’acclimater. Les chefs d’État multiplient les réunions internationales pour essayer de « s’apprivoiser ».

 

Admettre « l’incommunication », l’altérité, la diversité culturelle pour penser l’universalité.

Dominique Wolton introduit « L’incommunication » comme l’horizon de la communication : les malentendus, les quiproquos, autant que les désaccords, constitutifs des processus de communication.

Il faut admettre cette difficulté à se comprendre à laquelle la multiplication des canaux ou leur rapidité n’apporte pas la solution. Reconnaitre « l’incommunication », c’est reconnaitre l’altérité : admettre que nous sommes différents, admettre la diversité culturelle, religieuse, politique, admettre des identités différentes pour accepter l’ouverture et ne pas sombrer dans l’identitarisme.

Travaillant sur l’altérité on peut reposer la question de l’universalité : comment refonder des valeurs humanistes avec toutes nos différences. En voulant supprimer les frontières et nier l’identité, la mondialisation a fait au contraire renaitre les guerres identitaires. En renouant avec l’identité, en reconnaissant que la diversité culturelle est un fait indépassable, on peut admettre l’idée du temps qu’il faut pour se comprendre, comprendre ce qui nous sépare pour donner toute sa place à l’idéal politique de l’universalité. Alors, nous pourrons poser la question de comment refonder des valeurs humanistes, dans ce monde de différences. Valoriser les identités empêche le retour de l’identitaire. L’identitaire n’est pas l’horizon de l’identité, mais la réaction à la négation des identités dans un monde ouvert, sans boussole.

 

Réinvestir la diversité culturelle, pour trouver l’universalité : valoriser les langues et les institutions qui incarnent cette diversité.

Eléments évidents de notre diversité, nos racines linguistiques portent des valeurs fortes. Si l’on veut sauver la mondialisation il faut sauver les grandes langues : les langues romanes, l’anglais, organiser l’arabe et le chinois.

Imaginer une seule langue pour le monde, serait suicidaire. On peut concevoir un socle anglais de quelque 300 mots pour des échanges de base, mais dès que le message est important, dès que l’on veut une finesse de la pensée il faut conserver les différentes langues. La création symbolique du langage est un pilier de notre identité et même si elle n’évite pas l’incompréhension, elle permet de ne pas nous tuer dès qu’il y a friction des intérêts. La diversité linguistique peut-être perçue comme un obstacle à la mondialisation, mais elle est ce qui la sauve, à un moment où les biens et services se ressemblent.

 

L’Europe : le plus grand terrain d’universalité et peut-être le lieu de régénérescence d’un modèle économique basé sur la diversité culturelle.

A côté de l’ONU, qui incarne la communauté universelle des êtres humains, l’Europe peut incarner cette idée d’universalité avec 28 pays qui communiquent difficilement entre eux, et c’est normal, mais qui par leurs références universelles communes se respectent et vivent ensemble. L’Europe apparait comme un formidable terrain d’universalité. Elle pourrait-être, le périmètre de régénérescence d’un modèle économique basé sur la diversité culturelle ainsi qu’un outil de « soft power » pour valoriser cette diversité et redonner leur sens aux mots universalité et mondialisation.

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